« Pour aimer, je n’ai qu’aujourd’hui »

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. » Le récit évangélique commence en reprenant la déclaration solennelle de Jésus, sur laquelle s’était achevé l’évangile proclamé la semaine dernière. Cela marque le temps de Dieu : « Aujourd’hui »… Et dans un écho étonnant, le même terme se retrouve aussi dans la lettre aux Corinthiens : « Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité. »

« Aujourd’hui » : Tant la proclamation évangélique de Jésus que celle de son apôtre Paul s’ancrent dans le présent. Comme ce fut le cas il y deux milles ans, c’est dans l’aujourd’hui de l’histoire, et plus encore dans l’aujourd’hui de notre vie, que Dieu se rend présent en y faisant résonner sa Parole et en l’animant de son Esprit.

Chaque fois que l’Esprit de Dieu se manifeste, quelque chose d’inédit se produit : Une parole du prophète Isaïe, vieille de huit siècles, se réalise soudainement lorsqu’elle est prononcée par Jésus sous l’action de l’Esprit. Elle devient vivante en prenant corps dans ce Fils que Dieu envoie en mission pour guérir notre humanité blessée et égarée. Et c’est dans l’aujourd’hui de notre vie que Dieu continue à se manifester. C’est aujourd’hui que son Esprit la transforme en vie théologale animée de foi, d’espérance et d’amour. Notre connaissance s’illumine de la lumière de Dieu; notre vie s’anime de la vie même de Dieu. Car le Dieu de Jésus-Christ donne tout son poids au présent. Voilà une invitation pressante à ne pas reléguer Dieu dans le passé, ni dans le futur.

Conjuguer Dieu au passé est une première tentation qui nous guette. Et cela conduit à enfermer son action dans des attentes. C’est ce qui arrive quand Jésus revient à Nazareth chez les siens. « Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm; fais donc de même ici dans ton lieu d’origine! » Les habitants de Nazareth ont le regard tourné vers les prodiges de Jésus accomplis ailleurs. Et ils voudraient bien en bénéficier aussi, quitte à lui forcer un peu la main. Ils veulent en quelque sorte recevoir le bien de Dieu à la manière dont ils pensent que le bien doit leur arriver. Ce faisant, il ne perçoive pas l’inouï de ce qui se passe dans leur présent, et qui est vraiment Jésus qui est là avec eux aujourd’hui.

Nous n’avons pas trop de mal à nous reconnaître dans les gens de Nazareth. Nous souhaitons bien souvent avoir affaire à un Dieu qui se manifesterait de manière un peu plus prévisible, un peu plus attendue, pour résoudre nos problèmes. Comme les gens de Nazareth, nous avons notre idée de Dieu et de la manière dont il doit agir, comme nous l’imaginons l’avoir fait dans le passé. Mais Dieu ne se laisse pas accaparer et posséder; il se donne à recevoir. Et on ne peut le recevoir qu’en l’accueillant de manière nouvelle dans le présent de notre vie.

Conjuguer Dieu au futur est la deuxième tentation qui nous guette. Une évasion en quelque sorte de notre quotidien en attendant passivement que Dieu se manifeste ou que nous entrions, un jour, en sa présence, à la manière d’une récompense obtenue pour bonne conduite. En attendant, il s’agirait de subir le présent pour gagner son ciel, comme on disait autrefois. Qu’il est difficile d’accueillir la nouveauté dans notre vie. Nous préférons si souvent le prévisible à l’imprévu.

« Aujourd’hui s’accomplit cette Parole que vous venez d’entendre. » Sommes-nous assez disponibles, sommes-nous assez désencombrés de nos certitudes du passés et de nos préoccupations du futur pour laisser Dieu habiter l’aujourd’hui de notre vie ?

« Je suis avec toi pour te délivrer » dit le Seigneur à Jérémie. Il est là, en effet, avec nous, pour nous délivrer de nos certitudes du passé et de nos attentes d’un futur à vue un peu trop humaine. Plus encore, il est là pour nous délivrer de nous-mêmes en nous consacrant à lui dans l’instant présent : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré. » Et du même coup, il consacre notre présent au service du prochain.

C’est précisément ce à quoi nous invite saint Paul dans la deuxième lecture en déclinant toutes les choses étonnantes qu’un cœur humain est capable de faire lorsqu’il se laisse posséder par l’Esprit de Dieu. Aujourd’hui, comme à chaque nouveau jour, nous sommes appelés à prendre la voie du cœur, du cœur de Dieu : « Si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. » Quel beau texte! Mais bien avant de parler de nous et de nous appeler à manifester une charité en acte, ce magnifique hymne de saint Paul nous parle d’abord de Dieu, du mystère de l’amour de Dieu. Et à chaque fois que nous rencontrons le mot « amour », nous pourrions le remplacer par le mot « Dieu ». « Dieu prend patience » ; « Dieu trouve sa joie dans ce qui est vrai »; « Dieu fait confiance en tout »…

C’est en empruntant cette voie, cette voie unique de l’amour, que nous pouvons rencontrer Dieu, parce que « Dieu est Amour ». Tout passera, nous rappelle saint Paul, mais « l’amour ne passera jamais ». Le passé s’efface et le futur n’existe pas encore. Mais Dieu habite notre présent car Dieu est amour. La preuve : on ne peut aimer et être aimé que dans l’instant présent. L’acte d’aimer ne peut se conjuguer qu’au présent, dans la certitude de l’instant.

Ainsi, chaque fois que nous exerçons notre capacité d’aimer en vérité nous accueillons Dieu dans l’aujourd’hui de notre vie. Et cette capacité, que nous pouvons, certes mettre en veilleuse, ne passera cependant pas, comme le dit saint Paul ; car elle est l’étincelle de Dieu en nous, même si la connaissance que nous avons de ce Mystère est encore partielle et voilée.

Frères et sœurs, aujourd’hui, la Parole de Dieu s’accomplit pour nous. Elle s’accomplit à la mesure où nous laissons notre cœur être rempli d’Amour, rempli de Dieu. Et, d’aujourd’hui en aujourd’hui, nous cheminons en la vie éternelle, en la vie de Dieu qui s’épanouit toujours davantage en nous. Ne manquons alors aucune occasion d’aimer! Comme disait la petite Thérèse : « Pour aimer, je n’ai qu’aujourd’hui ».

Fr Didier, o.p.

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