Il y a parfois dans les évangiles, des discours de Jésus que l’on a avantage à lire non pas de trop près, verset par verset, mais plutôt à vol d’oiseau. L’évangile que nous venons d’entendre en est un, je crois. Il est un extrait d’un long discours d’exhortations, six au total, qui ont toutes la même forme. Jésus commence en rappelant une exhortation, un précepte déjà connu, qu’il présente en disant : ‘’Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : X. Et bien moi je vous dis’’ et il s’ensuit un renforcement du précepte. La répétition de ce pattern, à six reprises,vous avez appris qu’il a été dit X, eh bien moi je vous dis, trois fois X.; la répétition nous donne de comprendre aisément qu’il s’agit simplement d’une exhortation à être radical dans notre étreinte de la volonté du Père, dans notre ambition à imiter la perfection de Dieu. Et c’est justement avec ces mots que Jésus termine cette longue série d’exhortations, comme pour la conclure et la résumer : ‘’Vous donc, en faisant cela, vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.’’
C’est bel et bien de cela qu’il s’agit. Les préceptes inspirés dont nous avons hérité de l’ancien et du nouveau testament sont des tentatives de nous faire comprendre plus concrètement les comportements qui sont en fait une imitation de la perfection divine. Plus on y aspire avec ardeur, mieux on réussira à incarner quelque chose de la bonté et de la beauté de Dieu dans notre monde. Nous sommes ainsi ramenés encore une fois au seul et unique précepte de la morale judéo-chrétienne : soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.
Je suis rendu à l’âge où on commence à faire le bilan de sa vie. Mon bilan est simple. Tout en demandant chaque jour à Dieu la grâce de la foi, de l’espérance et de l’amour, je rends grâce pour la mesure de foi, d’espérance et d’amour qui m’a été donnée. Et j’ai un seul regret : c’est de ne pas avoir étreint plus radicalement l’idéal de l’imitation de la perfection de notre Dieu. J’avais un prétexte assez puissant. Je me disais, à quoi bon, et de toute façon, Dieu est amour, donc, je serai compris et pardonné pour mon consentement à quelque chose de bien moins que l’idéal. Mais je me trompais. J’ai compris par défaut, si je peux dire, la justesse de l’exhortation de Jésus au radicalisme dans l’imitation du Père. Mais il n’est pas trop tard! Il y a toujours aujourd’hui, demain, et le lendemain. Alors, forts des leçons apprises par l’expérience, resaisissons-nous. Étreignons radicalement notre magnifique idéal chrétien. Je le sais bien, c’est en vain. Nous n’y arriverons pas pleinement. Mais ce n’est pas de réussir qu’il s’agit. La joie de Dieu n’est pas conditionnelle à notre réussite. Elle est allumée par notre seul vouloir de l’imiter, d’autant plus touchant qu’il est futile. Et notre bonheur à nous n’est pas conditionnel à notre succès dans l’imitation du Père, il réside plutôt dans l’ambition, dans la tension constante vers la perfection du Père. Faisons-nous à l’idée que nous sommes jusqu’à la fin des enfants cherchant en vain à imiter leur père. Et continuons, fût-ce en vain, à vouloir reproduire dans nos vies l’excellence, la beauté, la bonté de notre Dieu. Nous nous en trouverons heureux, même quand nous ne réussissons pas. Un bonheur dont une composante importante est une paix profonde et permanente. Et dans la mesure où nous réussissons, eh bien, le monde autour de nous aurons toujours bien vu quelque chose de la beauté, de la bonté, de l’excellence de notre Dieu.