Le regard qui tue

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Je suis la femme adultère et je vois le regard de ces hommes : ils ont les yeux revolver, ils ont le regard qui tue. Un regard accusateur ; un regard assassin. Ils font preuve d’une rigueur intransigeante. Ils ne me connaissent pas mais déjà, ils m’accusent. Ils ne cherchent pas à me comprendre, il ne veulent même pas m’écouter. Ils trouvent en moi beaucoup de motifs de condamnation. Ils me déclarent coupable sans procès. Ils veulent une sentence exemplaire : la lapidation. Ils ne me laissent aucune chance. Leurs cris résonnent dans ma tête : « À mort, à mort ! ». Je ne peux rien répondre, je suis réduite au silence. Je n’entends plus battre mon cœur.

Je suis au milieu d’eux et je vois le regard de ces hommes : ils me fixent, me dévisagent. Ils ont un regard noir, un regard mauvais, plein de colère. Ils ont un air arrogant, un regard méprisant. Je vois dans leurs yeux toute la violence de leur condamnation, leur méchanceté, leur haine. C’est un regard qui enferme, qui emprisonne. À leurs yeux, je suis une traînée. Ils ne voient plus que mon péché. Ils me réduisent à mon péché. Je ne suis rien d’autre qu’une faute. Je ne suis que péché. Je ne suis qu’adultère.

Je pleure à présent. J’ai le regard vide, le regard éteint. Ils ont arraché mes vêtements. Mes pieds sont nus à même le sable brûlant. Le feu de l’enfer n’est pas loin. Les larmes de l’humiliation coulent sur mon visage. Ils ont volé ma dignité. Ils m’ont vidé de mon humanité. À leurs yeux, je ne suis plus femme. Je ne suis plus de la famille humaine. Je suis du côté des damnées. Ma vie ne vaut plus rien. Je suis livrée sur la place publique. Ces hommes tiennent dans leurs mains des pierres aussi dures que leur cœur. Ils sont prêts à me lapider. Ils sont prêts à enlever le peu de vie qui reste en moi.

Je vois un homme au sol. Il est à genoux et il trace quelque chose avec son doigt dans la poussière. Je ne vois pas son visage. Tout à coup, il se redresse. Il regarde les hommes qui m’encerclent. Il voit la poutre qui les aveugle. En une seule phrase, il les fait taire : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il ne leur dit pas s’il faut me lapider ou non, il ne rentre pas dans ce débat stérile, mais il les renvoie à leur conscience personnelle. Comprennent-ils enfin qu’ils ne sont pas aussi purs qu’ils le prétendent ? Comprennent-ils que, plutôt que de regarder le péché des autres, il vaudrait mieux se regarder soi-même ? Comment un seul d’entre eux pourrait-il me jeter la pierre ? Ne serait-ce pas mentir devant Dieu que de se dire sans péché ? Grâce à la parole de cet homme, les plus âgés gagnent en lucidité. Leurs mains s’ouvrent et les pierres tombent à terre. Les armes de la haine retournent à la poussière du sol. En quittant le cercle qui m’enferme, tous reconnaissent leur culpabilité, comme si, désormais, ils en étaient convaincus. Aucun de mes os ne sera brisé.

L’homme se baisse de nouveau. Mon regard est attiré par son doigt, comme s’il pointait la poussière qu’il disperse pour que je la regarde. Je vois la terre et les symboles qu’il dessine. C’est de cette terre que je viens. C’est de cet humus que le créateur m’a façonnée, telle que je suis. En un seul regard, je me souviens que je suis poussière et que je redeviendrai poussière. Je me souviens de celui qui m’a façonnée de cet argile originel. Mon créateur m’en a fait surgir, en insufflant son souffle de vie pour me donner l’existence. C’est à moi de choisir ce que deviendra la terre de ma vie, le terreau de mon cœur. Je peux choisir de salir ma vie dans la boue ; je peux choisir de faire de ma vie un vase d’argile très précieux.

Voilà que tous les hommes sont partis maintenant. Je suis seule désormais, avec cet homme à même le sol. Il se redresse de nouveau. Son regard se pose sur moi. D’un seul coup d’œil, je sais qu’il n’est pas comme les autres. Ce ne sont pas les yeux de merlan frit qu’avaient tous mes amants. Non, son regard est saisissant : regard lumineux, regard profond, plein de tendresse, de respect, de compassion, de miséricorde. Un regard plein d’amour qui me considère pour ce que je suis. Son regard me fait exister. Son regard me fait revivre. Un regard plein d’amour, non pour ce que j’ai fait, mais pour ce que je suis.

Son regard voit plus profond que ce que des yeux d’homme sont capables de voir. Il voit la paille qui est dans mon œil, mais il voit mon cœur au travers du trou de cette paille. Son regard me transperce jusqu’à atteindre les secrets de mon cœur. Ce cœur qui veut aimer, maladroitement, passionnément, secrètement. Ce cœur salit par la faute et le péché. Ce cœur qui trompe et qui se trompe. Ce cœur où se mêlent l’ivraie et le bon grain. Il voit mon péché mais regarde au-delà. Il me regarde, moi. Et son regard me fait ouvrir les yeux. Le pouvoir qu’il a sur moi, il l’a reçu d’en haut. Je prends conscience des aspérités de ma vie. Son regard me fait voir mon péché. Mon cœur désormais regrette les fautes du passé.

Cet homme ne me fait aucun reproche. Il n’enquête pas sur ma vie. Il me parle à moi seule, et les yeux dans les yeux il me dit : « Je ne te condamne pas. » Ses paroles pleines d’indulgence sont une sentence de miséricorde. C’est comme s’il me disait : « Moi, je ne juge personne. » Lui ne me traîne pas dans la boue. Il me relève alors que je me croyais « de-boue. »

Les larmes qui coulent de mes yeux n’ont plus le goût de l’amertume. Elles sont des larmes de joie. Même en plein désert, les larmes sont encore fertiles. Comme j’aimerais pleurer sur les pieds de cet homme, les laver de mes larmes, les essuyer avec mes cheveux, moi la pécheresse qui était condamnée et qui voit maintenant la miséricorde. Et je sens battre mon cœur à nouveau. La nouveauté de sa miséricorde crée en moi un cœur nouveau.

Il me dit encore : « Va, et désormais ne pèche plus. » Oui, je veux y aller. Je veux saisir cette seconde chance qu’il me donne Avec cet homme, je ne veux plus regarder en arrière, et je veux croire que l’avenir est à nouveau possible. Désormais, je veux changer de vie. Je veux m’engager par la conversion à faire disparaître mon péché, à arracher l’ivraie qui étouffe mon cœur, pour laisser croître ce qu’il y a encore de bon en moi.

Si j’avais été un figuier, les hommes auraient voulu me couper à la racine. Le vigneron, lui, me laisse encore une chance de porter du fruit cette année. Jésus, c’est son nom, ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se repente et qu’il vive. Il veut faire disparaître le péché, pas le pécheur.

Il se montre bon pour le pécheur sans accepter le péché.
Il accueille la pécheresse et je rejette mon péché.
Je vois ma misère et je regarde sa miséricorde.
Je suis la misérable. Il est la miséricorde.

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