La tentation du muffin

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Mercredi dernier, j’ai mangé un muffin. Et vous ? Avez-vous succombé à la tentation dès le premier jour du carême ?

Il m’arrive, pendant l’année, de sauter des repas, parce que j’ai trop de choses à faire, pas assez de temps pour manger. J’ai un peu faim, mais ce n’est pas insupportable. Mais quand s’en vient le mercredi des cendres et l’obligation de jeûner, alors ça devient pour moi un calvaire. Me lever le matin en sachant que je vais sauter un repas, c’est difficile. Manger une petite collation en ayant encore faim après, c’est difficile. Et quand, finalement, je craque sur un muffin (qui en plus n’était même pas bon), alors la culpabilité en est décuplée.

Nous connaissons tous la tentation. Elle fait partie de nos vies à chacun. Nous vivons tous avec une oreille attentive aux langues de vipère. La tentation commence toujours par une simple suggestion dans l’imaginaire. Je vois apparaître l’image d’un super bon muffin en plein jour de jeûne. Cette image n’est pas mauvaise en soi car elle ne vient pas de moi. Mais le problème commence quand je lui fais de la place, quand je lui accorde de l’importance, que je me concentre sur elle, et que je me parle à moi-même en négociant, en pesant le pour et le contre, pour finalement me laisser séduire à l’idée que ce muffin est à moi, qu’il est pour moi : « Après tout, ce n’est pas si grave de manger un muffin le mercredi des cendres, ça peut pas me tuer, je n’irai pas en enfer pour ça. Ce qui compte, c’est d’aimer. Et j’aime les muffins ! »

Jésus, lui, reste de marbre. Après 40 jours au désert, il a faim. Il a le pouvoir de changer la pierre en pain mais il résiste. Il ne cède pas, il ne succombe pas à la tentation. Il préfère rester uni à son Père, dans un seul et même Esprit.

À la place de Jésus, j’aurais changé la pierre pour qu’elle devienne du pain (ou carrément un muffin) et je l’aurais mangé ! Nous les humains, nous sommes bien plus fragiles que Jésus. Notre cœur de pierre reste un cœur de pierre. Et nous ne sommes pas toujours bons comme du bon pain. Alors je vous propose trois attitudes pour vous sortir de la tentation, trois postures pour ne pas y succomber.

Vous pouvez trouver la première proposition dans tous les livres de développement de soi et de psychologie. Quand vous avez un logismoï (un petit démon) dans la tête, laissez-le partir aussi vite qu’il est venue. Si vous accordez trop d’importance à une mauvaise pensée, si vous fixez votre attention dessus, alors c’est foutu. Elle va s’installer et vous allez finir par passer à l’acte.

Je vous l’explique en deux images. Imaginez d’abord que sur votre chemin il y ait une flaque d’eau, celle-ci symbolisant la tentation. Quand vous voyez au loin la flaque d’eau, c’est comme quand vous voyez la tentation arriver dans votre tête. Le mieux, c’est de passer votre chemin en contournant la flaque. Si jamais vous mettez un pied dans l’eau, ce n’est pas grave, continuez de marcher sans vous arrêter. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est sauter à pieds joints comme le ferait un petit enfant qui voit une flaque d’eau boueuse et qui fonce dessus pour s’amuser et pour éclabousser partout. C’est cela consentir ou succomber à une tentation.

Deuxième image. Cette fois-ci, la tentation est comme un autobus qui s’arrête devant vous. Les portes s’ouvrent. Vous avez envie de monter, mais il faut résister, attendre que les portes se referment et que l’autobus reparte. Attendre que la tentation s’en aille sans s’y complaire, voilà la clé que les Pères du désert donnaient aux moines novices qui étaient confrontés aux tentations de jeunesse.

Vous l’aurez compris, cette première proposition, qui est en réalité un effort humain, est très utile mais elle est insuffisante. Pour résister à la tentation, il faut plus. Voici donc ma deuxième proposition : prendre Jésus comme exemple, c’est-à-dire le suivre au désert et faire comme lui, résister à sa façon. Aller au désert, c’est se débarrasser de tout ce qui nous encombre, de tout ce qui parasite notre vie, tout ce qui peut créer en soi des désirs pour des choses superflues et vaines. Si nous ne voulons pas créer des fantasmes intérieurs, jeûnons des images extérieures qui alimentent notre cerveau quotidiennement. Comme Jésus, il faut prier, jeûner, s’armer de la Parole de Dieu et pratiquer la charité. C’est le meilleur remède contre l’orgueil, l’orgueil étant la pire faiblesse de l’homme, la faiblesse de croire que je peux résister seul, que je peux combattre seul, que je peux vaincre seul.

Voyez-vous, frères et sœurs, cette deuxième proposition est encore insuffisante. C’est vrai, Jésus nous montre l’exemple. Mais n’importe quel prophète ou n’importe quel saint aurait pu le faire à sa place (mais ne comptez pas sur moi !). En réalité, nous n’avons pas vraiment besoin d’un exemple, mais nous avons besoin d’un sauveur. Et c’est exactement ce que Jésus est pour nous. C’est pourquoi j’ai une troisième proposition : non plus faire comme Jésus, mais faire avec lui, et carrément le laisser faire.

Par le baptême, je suis greffé au Christ, ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi. Si le Christ vit vraiment en moi, alors c’est sa force qui coule dans mes veines, comme la sève dans le tronc d’un arbre vivant. Ma faiblesse est pleine de sa force. Si je reconnais que je suis faible face à mes tentations, si je crois que le Christ a la force de combattre avec moi et en moi, alors je suis vainqueur. Jésus a déjà combattu au désert, juste après son baptême. Là-bas, il a été vainqueur pour moi. Ici et maintenant, dans le Christ, je suis vainqueur. Frères et sœurs, il s’agit d’ouvrir toutes grandes par la foi les portes de notre cœur au Christ vainqueur, qu’il entre dans le désert de notre cœur, qu’il vienne, par son Esprit, et qu’il accomplisse son œuvre (vous comprendrez que cette troisième proposition est plus efficace que les deux premières).

Cela explique pourquoi c’est l’Esprit qui « conduit » Jésus au désert, c’est l’Esprit qui le « pousse » au désert. Jésus voulait aller au désert pour se confronter au tentateur, combattre pour nous et vaincre pour nous. Jésus a vaincu les tentations au désert. Mais la fin de l’évangile a comme un goût amer : « Le diable s’éloigne de Jésus jusqu’au moment fixé ». Cela ne résonne-t-il pas comme un échec ? À la fin de tous les contes pour enfants, quand le bien et le mal s’affrontent, c’est toujours les gentils qui gagnent, et les méchants sont normalement pulvérisés et éliminés. Ici, rien de cela. Le diable s’éloigne, quitte le désert. Le Christ le laisse partir, il ne l’en empêche pas, et le tentateur va continuer son œuvre dans le monde. Nous en faisons l’expérience tous les jours. Pourquoi ? Parce que le Christ veut que nous nous associons à son combat. Il ne veut pas nous sauver sans nous. Aujourd’hui, le Christ m’appelle à le rejoindre dans son combat d’hier au désert. Non pas pour faire comme lui, mais pour faire avec lui, et plus encore, pour le laisser vaincre en moi les tentations du mal.

Alors, frères et sœurs, s’il vous arrivait un jour d’être tenté par un muffin un mercredi des cendres, ne croyez pas que vous serez capables de résister uniquement par vos seules forces. Nous imaginons trop souvent notre vie chrétienne comme un développement de soi, alors qu’il nous faut diminuer pour laisser la force du Christ agir en nous. Prenons le Christ comme exemple, et associons notre combat au sien : ce n’est pas nous qui vaincrons le mal, mais c’est lui qui a déjà vaincu et qui vaincra en nous, et en nous tous.

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