La fin pour le début

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Les textes sont éloquents. Ils parlent d’eux-mêmes. L’agonie et la mort de Jésus étaient l’accomplissement des chants du serviteur souffrant. Et puisqu’il est évident, que l’un est l’accomplissement de l’autre, nous trouvons dans le quatrième chant du serviteur non seulement l’annonce de la passion et la mort de Jésus, mais leur sens. ‘’En fait,’’ lit-on dans le quatrième chant, ‘’c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. C’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui; par ses blessures, nous sommes guéris. Le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. Il a été frappé à mort pour les révoltes de son peuple.

Bref, la passion et la mort de Jésus nous ont valu le pardon de tout péché.

Elle est belle, la notion d’un seul qui donne sa vie, pour le salut, d’une façon ou d’une autre, de la multitude. L’histoire de l’humanité est pleine d’instances de ce genre d’héroïsme.

Mais avouons-le, nos esprits modernes sont rébarbatifs à cette notion de la mort de Jésus pour le pardon des péchés. Ce n’est pas le lieu ni le moment d’essayer de venir à bout de nos résistances à cet article fondamental de notre Crédo. Disons simplement qu’en ce qui me concerne, malgré mes difficultés, j’y consens parce que j’ai appris il y a longtemps que je peux faire confiance à ce que croit et enseigne l’Église catholique. Or, l’Église a pris à son compte les affirmations de l’auteur du 4e chant du serviteur. Donc, j’y crois, moi aussi, sans tout comprendre.

Mais je voudrais mettre en exergue une autre perspective, complémentaire à celle du chant du serviteur, sur la souffrance et la mort de Jésus, une perspective qui elle, nous est très facile à comprendre et à apprécier. C’est celle de la lettre aux Hébreux dont nous avons lu un extrait en deuxième lecture. D’après la lettre aux hébreux, le rôle essentiel du grand prêtre dans l’ancienne alliance, c’était d’intercéder auprès de Dieu pour le pardon des péchés et pour le salut du peuple choisi. Étant un d’eux, il intercédait en leur nom. Mais leur intercession n’était pas efficace.

Dieu leur envoya donc son fils qui, en vertu de son incarnation, serait un d’entre eux, de manière à pouvoir intercéder en leur nom. Mais pour qu’il fût vraiment l’un d’entre eux, il fallait qu’il vive la condition humaine jusque dans ce qu’elle a de plus atroce. Et c’est ce qui est arrivé. En raison de sa fidélité à répandre, en gestes et en paroles, l’évangile de son Père, il a été conduit à sa passion et à sa mort. Il a ainsi gagné le droit d’être et d’être reconnu par l’humanité et surtout, par le Père, comme étant vraiment, pleinement, un avec l’humanité.

Depuis sa résurrection, il est auprès du Père. Il est entré dans le sanctuaire en apportant comme offrande pour le pardon, non pas le sang d’un sacrifice d’animal, mais le sang de son propre sacrifice. Et il intercède pour nous. Et son intercession est efficace auprès du Père. Parce que le sacrifice qu’il offre, il l’a payé de sa vie. Parce qu’il est le Fils bien-aimé de celui auquel il intercède. Parce qu’il intercède vraiment en tant qu’un des nôtres. Dans les beaux mots de la lettre aux hébreux :

Nous avons un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché… Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel.

C’est pas mal plus facile à digérer, n’est-ce pas?

Enfin, juste un mot pour faire valoir un extrême bienfait de la mort de Jésus que vous avez peut-être déjà découvert par vous-mêmes. C’est la réduction à un petit résidu de notre peur de la mort. En tant qu’Église, nous sommes destinés à revivre collectivement dans nos vies la vie de Jésus de Nazareth. La part de sa vie et de son œuvre, de son sort qui est à revivre est unique pour chacun, chacune d’entre nous. Mais chose certaine, nous sommes tous appelés à vivre sa mort puisque nous mourrons tous.

Or, où donc est pour nous le mordant de la mort, puisque Jésus l’a vécue avant nous. Il nous y a précédés. Dans sa vie, elle s’est avérée non pas une fin, mais un passage vers la vraie vie, la grande, l’éternelle.

Pourquoi donc l’avoir en horreur. Je veux passer par là où Jésus est passé. Il est passé par la mort. Je veux donc y passer moi aussi, pour être avec lui là où il est. Non pas que je veuille la mort en tant que telle. Je veux simplement le suivre.

Est-ce que cette perspective croyante enlève complètement la peur de la mort? Probablement pas complètement, dans la majorité des cas. La volonté de vivre, de continuer à vivre cette vie est très profondément ancrée en nous. Quiconque, instinctivement, veut vivre, ne veut pas par conséquent mourir. La peur de mourir demeure sans doute chez les chrétiens. Pourquoi échapperions-nous d’ailleurs à la peur qu’a éprouvée Jésus devant son agonie et sa mort imminente? Pourtant, il y a une différence importante entre nous et Jésus. C’est qu’il nous y a précédé. Lui est mort seul. Nous, nous mourons précédés par lui. Ça change tout, non?

Bref, à cause de la mort de Jésus, nous pouvons dire, dans les mots d’une hymne chrétienne primitive citée par S. Paul :

Où est-elle, O mort, ta victoire; où est-il, O mort, ton aiguillon?

– 1Co 15,55

Et ce qui est vrai de la mort est tout aussi vrai de la souffrance. Comme tout le monde, nous évitons la souffrance dans la mesure du possible. Lorsqu’on en est saisi, on fait tout pour en être délivrés. C’est normal. Mais il en reste toujours un résidu à tout le moins de souffrance incontournable. Eh bien, puisque de toute façon nous devons la vivre, nous pouvons y consentir, nous en saisir, et l’offrir à Dieu le Père comme notre part de la souffrance de Jésus. Nous pouvons dire avec Paul:

‘’Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église.’’

– Col 1,24

C’est tout de même extraordinaire. Qui en humanité, autres que nous et les Juifs, peut voir dans un serpent de bronze dressé sur un mat, une source de guérison? Qui d’autre que nous Chrétiens, peut voir dans une croix, en soi un instrument de supplice, une source de vie, de pardon, de salut?

Vraiment, ‘’le Christ crucifié est un scandale pour les Juifs et une folie pour les païens, mais pour nous qui sommes appelés, c’est le Christ, puissance et sagesse de Dieu. ‘’

– 1 Co 1,23

Puisse cette conviction nous porter, tous les jours de nos vies.