L’eucharistie, dont nous fêtons ce-soir l’institution par Jésus, comme dernier geste important avant d’être arrêté dans le jardin de Gethsémani, l’événement central, maintes fois répété, dans notre vie en Église. On dit parfois que l’eucharistie fait l’Église. Je ne suis pas à l’aise avec cette affirmation. Il me semble que c’est plutôt l’Esprit-Saint qui fait l’Église. Mais je crois que la célébration de l’eucharistie est dans chacune de ses instances, le point culminant, la fleur, la cime, la plénitude de notre vie en Église.
On n’a jamais fini de tourner en méditation, comme un diamant, la réalité de l’eucharistie, pour en saisir les différents aspects.
Permettez-moi simplement de partager avec vous trois façons de comprendre l’eucharistie.
La première s’inspire de la Pâque des hébreux en Égypte, racontée dans la première lecture de cette messe. Un sacrifice animal est offert par maisonnée. Le linteau et les deux montants des maisons dans lesquelles l’agneau est consommé sont marqués du sang de la bête sacrifiée. Du fait même, la famille d’Hébreux qui habite cette maison sera protégée du fléau de la mort de tous les premiers-nés d’Égypte. Et par voie de conséquence, le pharaon permettra aux Hébreux de partir, si bien que le sacrifice offert a pour effet la délivrance du peuple hébreux de l’Égypte.
Ne peut-on pas croire alors que l’eucharistie, conçue sous l’inspiration de la première Pâque en Égypte, est un sacrifice de délivrance, que notre participation à l’eucharistie, à travers le temps, conduit à notre délivrance des maux qui nous affligent, délivrance qui se réalise non pas dans le temps que nous souhaiterions, mais dans le temps de Dieu.
Mais si on regarde de près les mots de Jésus dans son institution de l’eucharistie, une autre perspective s’offre à nous. En Marc, Jésus dit : ‘’Prenez, ceci est mon corps. Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude.’’ En Mathieu il ajoute : ‘’en rémission des péchés’’. En Luc, Jésus dit : ‘’Ceci est mon corps, donné pour vous; faites cela en mémoire de moi.’’ Et sur la coupe il dit : ‘’Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, versé pour vous.’’ Pris dans leur ensemble, ces paroles nous laissent avec une perspective autre sur l’eucharistie. Il s’agit dans la perspective de Jésus lui-même, semble-t-il, d’un sacrifice pour le pardon des péchés. Un sacrifice offert pour établir une alliance nouvelle, à partir du pardon des péchés. Cela nous renvoit non pas à la Pâque en Égypte, mais plutôt aux sacrifices de communion dans l’Ancienne alliance. Des sacrifices dans lesquels ceux qui offraient le sacrifice consommaient une part de l’animal qui avait été sacrifié, de manière à s’approprier plus intimement le sacrifice, à entrer dans le sacrifice, à communier au sacrifice, à en faire mon sacrifice. Sacrifice pour moi. Pour nous, la maisonnée. Le motif du sacrifice de communion pouvait varier. Il pouvait être un sacrifice de demande d’une faveur, d’action-de-grâce, ou de demande de pardon. Jésus semble s’être inspiré de ce dernier type de sacrifice de communion pour faire de sa mort sur la croix, avec la célébration eucharistique qui s’en suivrait dans la vie de l’Église, un sacrifice pour le pardon des péchés. Ainsi donc, notre communion au corps et sang du Christ lors de nos eucharisties est notre communion au sacrifice offert sur la croix pour le pardon de nos péchés. L’eucharistie est alors un sacrifice de communion pour le pardon des péchés.
Enfin, troisième perspective sur l’eucharistie : sacrifice d’action-de-grâce. Peut-être le plus beau des sacrifices. Le psaume que nous avons chanté, le beau psaume 115, évoque justement ce genre de sacrifice. Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait? J’élèverai la coupe du salut. J’accomplirai le sacrifice d’action-de-grâce en invoquant le nom du Seigneur. C’est certainement ainsi que l’Église a compris le sens de l’eucharistie puisqu’elle a donné à ce sacrement le nom d’eucharistie, qui vient du grec eucharistein, qui signifie action-de-grâce.
Notre eucharistie est sacrifice de délivrance, sacrifice de communion pour le pardon des péchés, sacrifice d’action-de-grâce. Elle est bien d’autres choses encore, mais ces trois suffisent probablement pour ce-soir.
Ça me renverse quand je pense que l’eucharistie qui nous a été donnée par Jésus, elle n’est que pour le temps de cette vie, le temps de l’Église. Nul besoin de célébration de l’eucharistie au ciel. Nous serons alors en présence de Dieu, au point de lui être semblable. Nous serons alors délivrés en permanence, pardonné en permanence, en état d’action-de-grâce immédiate et permanente. Nul besoin alors de sacrifice, d’eucharistie.
Cela me donne un choc de penser que l’eucharistie n’est que pour le temps de l’Église, mais du fait même, cela me la rend d’autant plus précieuse. Comme la prière du Notre Père, comme la foi et l’espérance. Toutes ces choses, quand on y pense bien, ne sont que pour le temps de cette vie.
Béni soit Dieu pour la manne de l’eucharistie, et pour toutes les formes de manne qu’il nous fournit pour notre exode en cette vie, jusqu’au jour où nous entrerons dans la terre promise, et où il n’en sera plus besoin.
Et enfin, rappelons-nous l’évangile de ce-soir, la magnifique consigne que Jésus nous a faite pendant le dernier repas qu’il prenait avec ses disciples, consigne que nous reproduisons habituellement par le lavement des pieds : Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous.’’ Le message, livré en gestes et en paroles, ne peut pas être plus clair. La volonté de Dieu est que nous soyons une Église caractérisée entre autres par le service mutuel.
Béni soit Dieu à jamais pour cet enseignement si clair qui aide tellement à nous garder dans la vérité de sa volonté.