« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. »
Voilà des paroles qu’il fait bon d’entendre en cette période estivale propice aux vacances et à la détente. Nous aspirons tous à un temps de repos, de récréation, au cœur de nos vies et de nos agendas souvent bien chargés. Nous avons tous sur les épaules des fardeaux dont nous aimerions bien être soulagés. Puisque cette invitation de Jésus s’adresse à chacun et chacune d’entre nous, écoutons bien ce qu’il a nous dire.
Ce passage de l’évangile de Mathieu fait suite à une série de guérisons que Jésus a opérées envers des malades de toutes sortes qui ont croisé sa route ; des hommes et de femmes qu’il a libéré de leur mal : surdités, cécités, paralysies, lèpres, possessions démoniaques, souffrances et malheurs en tout genre. Mais toutes ces guérisons miraculeuses, au lieu d’être reçues comme des signes de la venue du Royaume, ont entraîné des critiques de la part des scribes, des pharisiens et des chefs de synagogue ; autrement dit, de ceux qui font appel à leur savoir et à leur intelligence pour refuser de croire aux évidences toutes simples.
Devant cela, Jésus se tourne vers son Père dans une prière profonde et étonnante, dans laquelle il rend grâce parce que ce sont les petits, les gens simples, qui accueillent son message. Alors que ceux qui croient tout savoir se sont fermés à la parole de Dieu, la bonne nouvelle a été reçue par ceux qui ont un cœur de pauvres « Père… ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance… »
Jésus interroge ainsi la qualité de notre regard et la capacité que nous avons à voir l’invisible dans le visible. Il nous appelle à adopter un regard dépouillé, celui du petit et du pauvre. Contrairement au regard du savant et du lettré trop sûr d’eux-mêmes, ce regard du pauvre sait voir les choses essentielles et sait reconnaître Dieu à l’œuvre dans le quotidien, dans les petites choses. Ce regard du pauvre, non seulement perçoit l’invisible, mais rend capable de l’accueillir et de rendre grâce pour ce dont il a été témoin dans sa vie et dans la vie de ceux et celles qui l’entourent. L’évangile nous appelle à dire merci à Dieu, comme Jésus, avec la simplicité d’un regard et d’un cœur qui savent s’émerveiller de la beauté de la vie vécue dans la confiance et l’espérance.
Jésus ne s’arrête pas au constat de l’accueil de la bonne nouvelle par les petits. Il enchaine à son message de bénédiction de ces petits, une invitation : « venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau. » Mais quel peut être pour nous ce fardeau dont le poids pèse sur nos épaules et nous prive du repos ? Deux types de fardeaux sont particulièrement susceptibles de peser lourd sur nos vies. Ce fardeau peut être celui des règles et des lois morales devenues insupportables par l’écrasante lourdeur qu’elles font peser. La Loi avait pourtant été donnée au départ par Dieu comme un chemin de vraie liberté et de salut. Une loi faite pour libérer de la servitude et qui se retrouve de manière paradoxale à imposer des charges démesurées. C’était le cas au temps de Jésus des innombrables dispositions légales que les Pharisiens faisaient porter aux autres, surtout aux plus petits, et que Jésus a plus d’une fois dénoncées. Ce fardeau peut être aussi celui qui pèse lorsqu’on ne veut compter que sur soi et lorsqu’on veut se faire soi-même. C’est le fardeau de vouloir mener seul sa vie, assurer seul sa réussite, se procurer soi-même la sécurité, se donner son propre bonheur. C’est le fardeau de vouloir orgueilleusement tout maîtriser, tout contrôler, tout prévoir.
Voilà deux types de fardeaux qui finissent par alourdir la vie jusqu’au point de la rendre parfois insupportable. Jésus indique un autre chemin : « Venez à moi », « devenez mes disciples ». Il nous invite ainsi, chacun, chacune, à renoncer à l’autosuffisance et la maîtrise, en nous abandonnant humblement à lui, en lui, pour trouver le repos intérieur qui est douceur. Il nous appelle, en quelque sorte, à nous libérer de la charge de nous-même en nous remettant entièrement à lui : « prenez sur vous mon joug ». Le joug est une pièce d’attelage qui est utilisée avec les animaux de traits pour tirer une charge en répartissant l’effort sur deux animaux avançant côte à côte. S’il est bien utilisé, il permet d’équilibrer et d’orienter l’effort de chaque animal, de lui donner de pouvoir être efficace, dans la perspective d’un labour fructifiant et non dans celle d’une servitude.
Prendre sur soi le joug du Seigneur, c’est accepter humblement de le suivre en mobilisant nos énergies pour aller là où il veut nous mener. C’est marcher et avancer dans la paix avec Jésus qui se montre doux et humble, et non cassant et autoritaire.
Prendre sur soi le joug du Seigneur, c’est accepter d’avancer sur le chemin qu’il a lui-même emprunté. Celui du renoncement à soi pour se recevoir d’un autre. Loin d’une voie de servitude, il y a là au contraire la découverte d’un surprenant chemin de libération. Un chemin que nous trace la loi évangélique qui est ajustée à nos aspirations les plus profondes en étant ancrée dans l’amour vrai. Jésus ne nous promet pas le confort, mais le réconfort : celui de la joie et du repos intérieur qui s’installent progressivement dans notre vie et que seule la proximité avec lui peut apporter.
Prendre sur soi le joug du Seigneur c’est aussi accepter un joug de mission. Jésus nous invite à nous mettre à sa suite et à l’imiter en allégeant à notre tour les multiples fardeaux qui pèsent sur les autres, en les aidant à porter ce qui alourdit leur vie. Nous avons tous déjà fait cette étonnante découverte qu’au cœur d’une détresse, d’une tristesse, d’un accablement sous les charges ou les difficultés de la vie, c’est au moment où nous nous rendons attentif à la détresse d’un autre et que nous cherchons à soulager son fardeau que le nôtre devient soudainement plus léger.
Frères et sœur, en ce beau dimanche d’été, demandons à Dieu d’avoir ce cœur de pauvre pour être toujours davantage capable de reconnaître Dieu dans nos vies et dans celle des autres, et de le laisser y déployer sa puissance d’amour et de service. Prions le Seigneur d’entendre son appel à imiter son geste et à alléger nous aussi les fardeaux de ceux et celles qui croisent chaque jour notre route ; à nous lier, par amour, à leur joug et, ainsi, alléger leur marche.
Fr. Didier, o.p.