Dans les quatre lectures que nous venons d’entendre, il est question de nourriture : la première lecture rappelle que Dieu a nourri son peuple au désert en lui procurant chaque jour la manne ; le psaume évoque le pain de froment dont le Seigneur rassasie son peuple ; la seconde lecture et l’évangile parlent du pain et du vin qui deviennent corps et sang du Christ auxquels nous sommes appelés à communier.
La liturgie rappelle donc avec force que notre Dieu est un Dieu qui nourrit son peuple tout au long de son histoire, depuis la manne dans le désert, jusqu’au don total de sa personne en Jésus qui se donne à manger dans l’eucharistie.
Donner à manger est une manifestation par excellence d’une bienveillance. Nous sommes donc en présence d’un Dieu qui prend soin de nous. D’un Dieu engagé dans le monde pour nous le rendre plus habitable, plus vivable, et plus savoureux pourrait-on même dire. Un Dieu engagé dans chacun de nos chemins de vie.
L’eucharistie est en ce sens un mémorial. À travers elle, l’Église se redit à elle-même et redit au monde le travail de Dieu dans le monde. Un travail divin qui se conjugue au travail humain à travers le pain et le vin qui sont à la fois don de Dieu et fruits du labeur des humains.
Mais ce qui se joue dans le sacrement de l’eucharistie ne s’arrête pas là. La nourriture est ce qui entretient la vie. Ce que Dieu nous apporte à travers elle, c’est une communion à sa propre vie.
Il est important de bien entendre le passage de saint Jean évoquant la vie éternelle. On s’est quelque fois fait à l’idée que la vie éternelle serait une vie future, en rupture avec la vie présente. Une vie à laquelle on accèderait moyennant certaines conditions remplies.
Mais saint Jean est on ne peut plus clair : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » Ce n’est pas au futur que cette phrase est conjuguée, mais au présent. Et Jésus insiste : cette communion à son corps et à son sang fait en sorte que nous ayons la vie en nous. La vie ; celle de Dieu ; d’un Dieu vivant source de toute vie. L’eucharistie est donc communication de la vie même de Dieu. Par elle, Dieu se rend réellement présent en nous et nous rend présent en lui.
Mais en quoi le Saint Sacrement du Corps et du Sang de Jésus ont-ils une importance pour nous, dans notre quotidien ?
L’eucharistie est le symbole par excellence du don de soi du Fils de Dieu par amour pour son Père et par amour pour nous. À travers le sacrement de l’eucharistie, le Christ continue de s’offrir à nous, par amour, pour nous permettre de vivre de sa vie nouvelle.
Nous sommes ici au cœur du Mystère de l’eucharistie, Mystère à la fois de la vie et de l’amour : la vie qui nous est donnée par un Dieu qui se donne à nous par amour. L’amour n’est donc rien d’autre que le don de soi. Et nous sommes nous aussi appelés, à notre tour, à devenir nourriture pour les autres en nous donnant aux autres. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », écrit l’évangéliste Jean en rapportant les paroles de Jésus.
Oui, le mouvement même de l’amour, c’est bien de se donner aux autres. C’est ce que Dieu a fait en se donnant à nous par son Fils. C’est ce que le Christ continue à faire en se donnant à nous comme nourriture pour que nous ayons la vie, la vie par lui, avec lui et en lui. Et c’est ce que nous aussi nous sommes appelés à faire dans notre quotidien. Aimer, c’est se donner à l’autre ; c’est lui ouvrir un espace dans lequel il ou elle peut exister, s’épanouir.
L’amour, le don de soi, est un chemin à tracer et à parcourir. Il n’est pas défini à l’avance. Nous avons à l’inventer dans notre quotidien. Ce sera un chemin qui nous fera croitre dans la mesure où nous rendrons Dieu davantage présent dans ce que nous vivons, dans nos joies comme dans nos peines.
L’eucharistie nous met en contact avec la Mort-Résurrection du Christ. Elle nous fait communier, pourrait-on dire, à ce mystère, afin que petit à petit nous actualisions et nous faisions nôtre cette victoire du Christ sur la mort. Par ce mystère, le Christ franchi notre mort pour que nous soyons capables de surmonter chaque jour nos morts d’aujourd’hui : nos difficultés, nos doutes, nos manques de confiance en nous et dans les autres, nos découragements, nos souffrances, nos divers deuils.
Sur cette route, le Christ nous guide et nous accompagne. Dans son eucharistie il se fait sacrement pour nous. Sacrement, c’est-à-dire signe visible de la grâce invisible. Il nous fait ainsi le don de sa propre vie, pour que nous puissions la donner à notre tour. C’est cela l’amour. C’est cela à quoi nous sommes appelés.
fr. Didier, o.p.