Dimanche du bon pasteur
« La parabole du bon pasteur ». C’est ainsi que nous désignons le plus souvent le passage de l’évangile de Jean que la liturgie nous fait lire aujourd’hui. En réalité, cette désignation n’est pas tout à fait exacte.
Une parabole, tout d’abord, est un récit fictif. Tout en faisant appel à la vie courante, elle ne rend pas compte d’une expérience qui a été réellement vécue. Or, ce qui est décrit dans la première partie du récit de Jean (10,1-5), c’est une scène familière que l’on pouvait sans doute observer chaque matin dans la Palestine rurale du temps de Jésus. Durant la nuit, pour permettre aux bergers de prendre du repos, des brebis appartenant à différents troupeaux étaient rassemblées non pas dans leurs bercails respectifs, mais dans une sorte de parc ou d’enclos clôturé où elles étaient confiées à la garde d’un surveillant. Celui-ci en contrôlait la porte d’entrée, d’où sa désignation de « portier » (10,3). Le matin venu, chaque pasteur se présentait à l’enclos pour récupérer « ses propres brebis ». Le début du récit met en relief deux traits propres au pasteur. D’une part, son accès à l’enclos commun : lui, il entre par la porte, à la différence du voleur qui doit escalader par un autre endroit (10,1). Le récit souligne en outre la familiarité du pasteur avec ses brebis, qu’il connaît et qu’il appelle chacune par son nom. Les brebis, de leur côté, savent reconnaître sa voix et se ranger à sa suite (10,3-4), alors qu’elles « ne suivront jamais un étranger parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers » (10,5).
Après avoir évoqué cette scène habituelle, Jésus en fait l’application à lui-même en deux temps. Dans le premier (10,7-10) – le seul rapporté dans le passage d’aujourd’hui – il se compare, non pas au pasteur lui-même comme le laisserait penser la désignation « parabole du bon pasteur », mais à la porte qu’emprunte le berger chaque matin pour appeler son troupeau et le faire sortir: « Moi, je suis la porte des brebis » (10,7).
Le motif de la porte prend ainsi une signification en tant que voie d’accès au pâturage, c’est-à-dire au don de la vie, finalité ultime de la mission de Jésus. C’est bien ce qu’affirme ce dernier : « Je suis venu pour qu’elles – les brebis – aient la vie et qu’elles l’aient en abondance » (10,10). Cela ne correspond-il pas, jusque dans la formulation, à ce que proclame ailleurs l’évangile au sujet du « don » que Dieu a fait au monde de son Fils unique, « afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle » (3,16)? Et comment a-t-on accès à cette vie que Dieu offre? C’est ici que le motif de la porte trouve tout son sens : « Je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé; il entrera et sortira et il trouvera un pâturage » (10,9). Cela ne rejoint-il pas une autre affirmation qui sera faite plus loin : « Je suis le chemin, la vérité et la vie : nul ne va au Père si ce n’est en passant par moi » (14,6). En se comparant ainsi à la porte de l’enclos des brebis, Jésus commence par rendre compte de la finalité globale de la mission qui est la sienne avant Pâques.
Et c’est ensuite qu’il se présentera comme le « bon pasteur » (10,11-18), illustrant ainsi trois autres aspects de son identité et de son œuvre. En évoquant d’abord le pasteur qui, par contraste avec le berger salarié, donne sa vie pour ses brebis (10,11-15), Jésus suggérera quelque chose concernant la fin de sa mission, le sens de sa mort pour les autres.
Ce qu’il évoque ensuite, c’est le rôle unique de pasteur qu’il continuera de jouer dans l’avenir (10,16). Il révèle ainsi quelque chose du caractère permanent de sa présence et de son activité dans la durée d’après Pâques.
Finalement, en exprimant sa certitude qu’à sa vie donnée répondra une vie reçue, redevable à l’amour du Père (10,17-18), Jésus évoque le mystère fondamental de son « heure » où sa mort débouchera sur la résurrection.
C’est donc ainsi que se déploie, chez Jean, dans toute sa richesse, la métaphore inépuisable du pasteur dans son application à Jésus et à diverses facettes de son mystère.
fr. Michel Gourgues