Un évangile déroutant

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Voilà un évangile quelque peu déroutant, voire même qui peut susciter de prime abord un certain malaise. L’attitude première de Jésus, sans parler de celle de ses disciples, devant la femme cananéenne qui l’implore de guérir sa fille possédée par un démon, et le dialogue plutôt rugueux que suscitera la rencontre, tranchent avec ce que les évangiles nous ont habitué. Et cela nous force à approfondir notre lecture et peut-être aussi à interroger nos propres attitudes que nous déployons dans nos rencontres, celles avec les autres, avec nous-mêmes peut-être aussi, mais plus encore avec le Christ au cœur de notre cheminement de foi.

La réaction de Jésus au départ, bien que pouvant apparaître un peu tranchante, voire même en contradiction avec d’autres attitudes bienveillantes qu’il manifeste d’habitude à l’égard des personnes croisées sur son chemin, n’est pourtant pas dénuée de bien-fondé. En apparaissant rester tout d’abord sourd aux appels de cette étrangère et en en rappelant l’objet premier de sa mission, Jésus atteste une fidélité première : celle à Dieu et à son plan de salut. Une mission qu’il ne se donne pas lui-même, mais qu’il reçoit de Dieu avant de la faire sienne. Une mission qu’il rappelle clairement et dont il doit pressentir toute la charge. Une mission contextuellement située, avec ses limites et sa propre logique d’expansion au sein de l’Histoire sainte.

Plus troublante est la réaction des disciples, poussant Jésus à renvoyer cette femme embarrassante pour avoir la paix. Pas de mention dans leur adresse à Jésus de la détresse de cette femme, ni du fait que sa demande n’est pas d’abord pour elle, mais bien une intercession toute chargée de l’amour et de la souffrance d’une mère pour la guérison de son enfant, un motif plus que noble. Un peu gênés, nous n’avons pourtant pas de mal à reconnaître certaines de nos propres attitudes dans cette réaction alors qu’il nous arrive de vouloir parfois, tout comme eux, esquiver ou expédier des personnes que nous rencontrons et qui nous dérangent ou nous bousculent.

Mais c’est la suite de l’épisode qui va être déterminante. La femme ne se laisse pas démonter, ni par le silence premier de Jésus ni par sa déclaration apparemment sans appel. Elle insiste et s’inscrit ainsi dans une attitude où s’entrecroisent étroitement – et nous pourrions dire admirablement –, détermination, humilité et confiance.

En entendant Jésus finalement louer la foi de cette femme et lui assurer que sa volonté sera faite, on pourrait croire, de prime à bord, que Jésus a soudainement changé d’attitude, déviant de sa mission première. Prêt, en quelque sorte, sur le coup de l’émotion, à faire une exception à cette mission…

Mais à y regarder de plus près, cette guérison représente en réalité moins un écart à sa mission qu’une prise de conscience que cette mission est à même de prendre une forme tout à fait éminente dans la situation concrète qui s’offre à lui. Mission de miséricorde qui ne se déploie pas d’abord dans l’abstrait ou dans la conversion des masses, mais dans la rencontre concrète, où tout se joue dans l’épreuve de la foi et le déploiement d’une confiance absolue. « Seigneur, viens à mon secours! »

Miséricorde opérée, en quelque sorte, au sein même du grand élan de miséricorde où il y va de prendre soin des brebis perdues de la maison d’Israël, des bénéficiaires de l’Alliance et de l’histoire d’amour de Dieu pour son peuple. Bénéficiaires premiers, mais certainement pas derniers ni exclusifs, de la générosité et de la bienveillance de Dieu qui habite le cœur humain, et que Jésus a pressenti dans cette rencontre. Salut, certes bien minime à l’échelle de l’histoire, mais ô combien immense à l’échelle d’une vie : celui de l’affirmation pure et éclatante de la foi de cette femme, bien avant d’être celui de la guérison de sa fille. Salut qui éclot et fleurit dans l’ici et maintenant de la grande mission de foi, d’espérance et d’amour opérée par Dieu.

Jésus n’est pas un faiseur de miracle, mais bien un éveilleur de foi. Et c’est précisément une foi plus qu’éveillée qu’il va découvrir et admirer derrière la supplication de la femme cananéenne pour la guérison de sa fille.

Le calendrier liturgique juxtapose deux épisodes où il est question d’un jugement de Jésus sur la foi d’une personne. Aujourd’hui Jésus loue la foi de la cananéenne : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » Tout un contraste avec le reproche de Jésus à Pierre sur son manque de foi, entendu dimanche dernier, après que Jésus l’eu secouru des eaux : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Le disciple, supposé être le croyant modèle, dépassé en quelque sorte par l’étrangère dont la foi est reconnue.

Nous avons tout à apprendre de cette femme cananéenne pour marquer notre foi de la même audace, de la même intensité, de la même persévérance dans la confiance et la détermination qui l’animent. Elle croit en Jésus et en son pouvoir de guérison, mais plus encore, en son éclatante miséricorde capable de porter toute son attention sur ce moment singulier d’une rencontre furtive, lors même que le salut du peuple élu et du monde est en jeu, ou peut-être bien en raison même de ce salut.

La foi de cette femme est grande car justement et humainement située, ouverte vers l’autre, respectueuse, humble. Et parce que sa foi est située justement, le miracle peut s’opérer de lui-même : « Que tout se fasse pour toi comme tu le veux ! ». Car une volonté juste s’accorde parfaitement à celle de Jésus et de son Père. Dieu veut que nous soyons insistants dans la prière, non pour se faire prier, mais bien parce que, par notre persévérance, nous développons une plus grande conscience de sa providence pleine d’amour.

Nous avons aussi, et surtout, tout à apprendre de Jésus. C’est à lui d’abord et avant tout que, comme croyants et disciples, nous avons à conformer notre attitude et notre agir. Quand il rencontre cette femme cananéenne, Jésus est en route, en dialogue avec son Père, cherchant constamment à nouer des relations vraies et justes avec les autres, laissant surgir la liberté en lui et en l’autre. Son style de vie et son attitude face aux personnes qu’il croise signalent la manière dont le Royaume peut croître. Il s’ouvre à des rencontres vécues en vérité qui doivent donner à chacun de progresser.

Comme Jésus – à cause de Jésus – nous sommes conviés à dépasser nos premiers tâtonnements et avancer en étant attentifs aux appels de la vie. C’est ainsi que notre foi pourra s’ouvrir toujours davantage, et avec confiance et détermination, à la grâce de Dieu qui guide et soutient notre marche en avant.

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