Suivre le Christ partout et en tout

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Pendant mes études, on nous a fait lire les histoires de voyage de Gulliver (Gulliver’s stories), un romancier anglais. Vers la fin de l’une de ses histoires de voyage, il écrit : « All the life is to say goodbye ! » (« Toute la vie est un au revoir, un adieu ! ») Plus de 20 ans après, je considère cette affirmation de Gulliver, à partir de petites expériences humaines.

Quand commence l’enfance, on dit au revoir au berceau. Puis, on quitte l’enfance pour l’adolescence, puis l’adolescence pour la jeunesse, la jeunesse pour la vieillesse, et la vieillesse pour entrer dans une nouvelle Vie, à travers la mort. Il y a, dans toutes ces étapes de la vie humaine, une succession de départs et d’adieux, aussi cachés qu’ils soient. Grandir c’est quitter, grandir c’est mourir.

Suivre le Christ

Il vous est, sûrement déjà, arrivé de quitter quelque chose que vous aimez tant : un emploi, une fonction, un poste, une maison, une ville, etc. Cela ne s’est pas fait sans peine, sûrement. Mais, peut-être aussi une joie s’en est suivie. Les textes de la liturgie de ce jour nous invitent à réfléchir sur ce que c’est que quitter tout pour suivre le Christ partout et en tout.

Elysée doit quitter les siens, quitter même son métier de laboureur pour suivre le prophète Elie (cf. 1 R 19, 19-21). À un disciple qui veut Le suivre partout où Il va, le Christ se montre comme un itinérant, un nomade sans domicile fixe. « Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête. » (Lc 9, 58 TOB) L’exigence en jeu est celle d’une certaine pauvreté de vie. C’est le renoncement aux possessions.

À un autre que Jésus appelle à Le suivre, Jésus ne le permet même d’aller enterrer son papa. « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » (Lc 9, 59) ! Comment les morts peuvent-ils enterrer leurs morts ? On peut penser, ici, qu’il y a deux sortes de mort : la mort clinique ou physique, et la mort spirituelle qui est le fait de ne pas croire en Dieu ou de vivre sans Dieu. Mais, même là encore, c’est un peu sévère surtout quand on sait qu’enterrer les morts fait partie des œuvres matérielles de la miséricorde divine, et constitue aussi une manière d’honorer ses parents, selon le quatrième commandement du Décalogue (cf. Ex 20, 12).

À un dernier autre qui veut suivre Jésus, il ne lui permet même de dire adieu à sa famille : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » (Lc 9, 62) Quoi de plus noble que de dire ses adieux aux siens ?

Quitter les membres de sa famille pour la mission, ne même pas leur dire adieu, fait partie de ce que les moines irlandais appelaient cela le « martyre vert ». Martyre vert en comparaison au martyre rouge qui est l’offrande de soi et de sa vie à cause de la foi au Christ. Dans le martyre vert, on fait l’offrande de sa famille, de sa patrie, de la verdure et beauté de sa patrie pour la mission à la suite du Christ.

Des saints comme Antoine d’Egypte, Pacôme, François d’Assise, Dominique de Guzman et bien d’autres, ont répondu à ces exigences du Christ de façon radicale. Cependant, pour le suivre, le Christ n’exige pas de nous d’être tous des ermites, moines, religieux ou religieuses.

Préférer Jésus à tout

Le Christ n’est pas contre avoir une maison, une famille, un parent et même de les aimer. Pour la suite du Christ, pour le Royaume de Dieu, Il nous demande seulement de savoir hiérarchiser nos priorités et les ordonner selon le Bien supérieur. Il s’agit de mettre le Christ au-dessus de toutes nos priorités. De le considérer et de l’aimer plus que tout, même les adieux familiaux, même les obsèques et les funérailles de son parent, même sa patrie et sa famille.

Le fond c’est de nous rappeler la grandeur et la supériorité de l’amour de Dieu sur toute chose : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » (Mt 10, 37 TOB) Rien ne doit mettre en concurrence notre amour pour Dieu, même pas notre vie aussi précieuse qu’elle soit. Il est donc plus question de préférence de Dieu, plutôt que de négligence ou d’indifférence envers les siens. « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.» (Lc 14, 26)

Quitter tout pour le Tout : le Plein Épanouissement

Au cœur de toutes ces exigences de la suite du Christ, se trouve logé le mystère de la Croix, le mystère de mort-vie, d’inhumation et de résurrection. Ce n’est pas anodin si le Christ propose ces exigences alors qu’Il est en route pour Jérusalem où il doit mourir et ressuscité. « Comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem. » (Lc 9, 51) La suite du Christ, qu’on soit ou non religieux et religieuse, nous fait vivre d’une certaine manière, la vie du Christ, l’expérience de sa mort et de sa résurrection. « C’est en donnant qu’on reçoit, c’est en s’oubliant qu’on se trouve, […] c’est en mourant qu’on ressuscite à la vie Eternelle », disait François d’Assise.

Bien avant lui, c’est le même Christ qui exhortait : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. 24En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perd sa vie à cause de moi, la sauvera. 25Et quel avantage l’homme a-t-il à gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même ? » (Lc 9, 23-25 TOB)

Frères et sœurs bien-aimés, une telle demande peut paraître exigeante pour nous. Cependant, n’oublions pas que nous sommes des êtres temporaires, des êtres qui ne durent que du matin jusqu’au soir, comme disent les poètes (Ronsard). Ou, pour être généreux, des êtres qui ne durent que la durée d’une génération de 50, 80 ou 100 ans. Pourquoi ne pas risquer le temporel pour le spirituel ? Le passager, ce qui dure moins pour ce qui dure éternellement ? Pourquoi ne pas faire comme ce Dieu qui nous a tout donné et s’est donné Lui-même pour notre salut ?

Quitter tout et se quitter soi-même c’est en vue de rencontrer Celui-là même qui est Tout, qui est notre Tout, et qui nous aide à être nous-mêmes, et à nous retrouver. C’est-à-dire Dieu le Père Tout-Puissant. Il est le Bien principal et véritable qui ne fait pas regretter les biens accessoires abandonnés pour sa suite. Il s’agit donc d’un risque bien calculé par rapport au Christ. Il s’agit de la perte d’un bonheur calculé pour un plus grand Bonheur : celui d’être avec Dieu qui, seul, rend heureux parce qu’Il est la Béatitude, le Bonheur même.

Dieu, mon Bonheur et ma joie, chante le psalmiste. « J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu ! Je n’ai pas d’autre bonheur que toi ». […] Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. […] Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie! A ta droite, éternité de délices ! » (Ps 15(16), 2.5.11 LIT)

« Le martyre vert » dont je parlais, au début, se couronne par le « Bonheur vert ». On a, certes, perdu sa chère patrie à cause du Christ, mais on recouvre une autre Patrie bien meilleure dans le Christ. À cause de la transhumance ou nomadisme missionnaire, on n’a plus comme le Christ de lieu où reposer sa tête, mais on sait qu’Il est, Lui, le Christ, la véritable Demeure du Repos éternel, le Royaume même. « Et quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon Nom, recevra beaucoup plus et, en partage, la vie éternelle. » (Mt 19, 29 ; Mc 10, 29-30 ; Lc 18, 29-30)

Aujourd’hui, on parle beaucoup de plein épanouissement, d’atteindre son plein potentiel. Certains exercices et méditations orientaux sont mis à profit pour cela. Mais, ne l’oublions pas, on atteint aussi son plein épanouissement dans une certaine pauvreté, et un abandon de soi en Dieu, dans la suite du Christ. C’est en Dieu qu’on atteint son plein épanouissement, parce que Dieu seul épanouit vraiment. Le plein épanouissement, en Dieu, ne consiste pas en l’avoir, mais dans l’être. Il n’y a pas de plus grand bonheur que de quitter tout pour Celui qui est Tout.

 

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