Risquer l’amour

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Frères et sœurs, ce passage (Luc 6,27-38) rassemble des attitudes qui suscitent soit l’admiration soit parfois l’ironie mordante à l’égard des chrétiens. Il s’agit de nos relations et de leurs difficultés :
1. aimez-vous-les-uns les autres ; 2. pardonnez sans cesse ; 3. et aimez vos ennemis ; tendez l’autre joue. Même pour les non-croyants, cela résume l’attitude, certains diraient la naïveté, des chrétiens.

Je connais bien des personnes qui diraient que les chrétiens exagèrent, que leur religion est inhumaine. C’est vrai que le mot héroïsme conviendrait parfois. Avec un proche, un collègue de travail, ou des inconnus, aimer c’est parfois se dépasser. C’est encore plus difficile s’il s’agit d’aimer ceux qui devraient m’aimer mais ne m’aiment pas, ou ne m’ont jamais aimé.

Bien des chrétiens avoueraient donc leurs difficultés en disant qu’ils ne peuvent pas pardonner, ou qu’ils ne peuvent pas sentir/supporter/ aimer telle ou tel.
De fait, l’histoire de l’humanité est une longue suite d’inimitiés qui ont nourri, dans le pire des cas, l’intolérance, le mépris, la persécution, le racisme et, au final, la guerre. C’est miracle quand ça se termine comme ce jour où David s’est refusé à tuer son rival, son ennemi Saül, qu’il avait à sa merci. C’est miracle quand des soldats allemands, anglais, français sortent des tranchées la nuit de Noël 1914 et 1915 pour fraterniser sur le front. C’est miracle quand ceux qu’on torture regardent leurs bourreaux sans haine, quand le fiancé d’une femme tuée par une attaque terroriste déclare à l’intention des tueurs : « vous n’aurez pas ma haine », comme en 2015, à Paris. C’est miracle quand une femme arrive à voir dans son violeur, surtout la misère sexuelle d’un homme devenu esclave de ses pulsions, et commence alors à se reconstruire.

Mais en réalité, tout ceci n’est pas exclusivement chrétien. La phrase de l’Evangile: « Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux », c’est la fameuse règle d’or, présente dans presque toutes les sagesses humaines. Ainsi, chacun, chrétien ou non, peut connaître, en entrant en lui-même, l’attitude digne d’un être humain, et donc digne de Dieu. Nous avons là un pont entre la morale des chrétiens et celles des non-chrétiens. Toute personne peut avoir connaissance de cet horizon éthique, exigeant mais profondément humain.

Pourtant il est tentant d’être dur. La méchanceté existe ; le monde est dur ; il faut survivre. Nous avons un tempérament mordant. Nous sommes blessés par des souffrances du passé et endurcis.

Dureté contre dureté ? B. Vergely dit que pour en sortir, « il faut bien commencer ». Commencer quoi ? A briser le cercle, le cycle de l’inimitié, de la haine, du mépris, de la violence. Faire le premier pas, comme une façon d’échapper à l’esclavage de la dureté : « vous n’aurez pas ma haine » peut vouloir dire : « vous ne me rendrez pas esclave de la haine par vos crimes ». L’attitude de Jésus, c’est un peu ça, non ?

On pourrait arrêter l’engrenage de la dureté en écoutant la petite voix qui nous dit : « arrête, tu es trop dur » ; « ce n’est pas toi » ; «ton attitude n’est pas humaine ». Quand la dureté nous tente, une insurrection du cœur est nécessaire. Un sursaut pour ne pas désespérer de l’humanité ; pour surmonter l’instinct de conservation ; être fort contre la dureté ; et même aller même au-delà des calculs sournois de la non-violence qui attend encore l’heure de la vengeance.

Celui qui vit désarmé est désarmant : Les trappistes tués en Algérie en 1996 priaient Dieu en évoquant les extrémistes qui terrorisaient la population en disant: « Désarme les Seigneur, et désarme-nous ». La dureté n’est jamais d’un seul côté.

Et s’il était temps de construire les conditions pour apprendre à aimer vraiment ?

Oublions la seule définition sentimentale de l’amour. Elle ne suffit pas. Quand l’Europe qui avait été le théâtre de guerres permanentes au fil des siècles a choisi après la seconde guerre mondiale de bâtir un autre genre de relations, ce n’était pas du sentiment. C’est le miracle d’une union réfléchie et résolument fondée sur l’amitié franco-allemande après tant de haine entre ces deux pays. L’union européenne, c’est de l’économique, mais avant tout, c’est l’audace d’un nouveau style de relations pour en finir avec la guerre. Je rêve que cela puisse se produire un jour entre l’Etat d’Israël et l’Etat de Palestine. Aimer aurait donc une dimension politique ?

Aimer c’est aussi connaître vraiment : Il faut se souvenir des siècles de haine et d’ignorance entre chrétiens et musulmans et relire les pages venimeuses écrites des deux côtés au fil des siècles pour voir le mépris, la détestation, les injures qui ont nourri l’agressivité et contribué aux conflits et aux persécutions. Alors on pourra mieux apprécier les efforts consentis en moins d’un siècle pour se parler, ouvrir un dialogue, essayer de formuler des désirs partagés dans le sens du bien commun. Il a fallu un sursaut du cœur mais l’inimitié ne disparaît pas d’un coup. Il faudra de la persévérance pour se connaître mieux encore. Il faudra une parole en vérité et le goût de se connaître.

Aimer, c’est donc souvent bâtir des outils pour que les relations guérissent et que les tensions débouchent sur la paix, sur l’amitié, l’amour. Les chrétiens ne peuvent pas se désintéresser de ce qui favorise la connaissance mutuelle, la médiation, la résilience, les conditions de relations justes – Découvrez le travail de la communauté Sant’Egidio. La résolution des conflits et la médiation sont aussi des valeurs fortes pour le Canada qui s’investit dans ce sens. La diplomatie du Vatican travaille aussi dans cette direction (Le Pape François à Cuba). Mais il y a aussi, dans ma rue, ces voisins qui se se font la guerre : que faire pour les aider à changer leur regard ?

L’Evangile est exigeant, oui : mais c’est ce qui restera d’authentiquement chrétien quand toutes les formes historiques de nos Eglises, avec leurs dignités plus ou moins colorées auront disparu :

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.
Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.
À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. A qui prend ton bien, ne le réclame pas. Prêtez sans rien espérer en retour. Ne jugez pas ; ne condamnez pas. Pardonnez. Donnez…
Exigeant ! Il s’agit d’imiter Dieu, Père bon pour les ingrats et les méchants, Père miséricordieux.

Il s’agit de naître à nouveau : l’épître aux corinthiens nous parlait de devenir « à l’image de celui qui vient du ciel » (Icor 15) : « Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel ». C’est une transformation à l’image du Christ, à la fois très personnelle mais pas solitaire. Car Dieu est relation et l’évangile est guérison des relations jusqu’à cet épanouissement appelé communion. La vie chrétienne, c’est devenir, chacun(e), un foyer de communion. Ça prend du temps car l’argile, tout ce qui nous constitue, doit être pétri, travaillé, imprégné de la grâce de Dieu.

Devant l’épreuve de cette transformation qui prend du temps, les chrétiens ont une carte essentielle à jouer : la force de l’espérance dont ils vivent et qu’ils répandent en tout point de l’univers. Le pire serait de nous décourager, de baisser les bras alors qu’il s’agit d’apprendre à aimer continuellement, à persévérer là où tout semble perdu et ravagé, là où tous on baissé les bras. Dieu qui espère toujours en nous, ne cesse de travailler nos vies, de nous inspirer les initiatives utiles et fécondes. Et si tout semble aller bien, l’Esprit-Saint rappelle que nous pouvons aller encore plus loin car Dieu désire donner à notre vie relationnelle un accomplissement infini.

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