Pas sans nous!

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

3e Dimanche de l’Avent. Vous la connaissez peut-être cette sympathique histoire humoristique. Comme souvent, une pépite de sagesse s’y trouve enclose : Ça se passe dans un diocèse rural pauvre en prêtres, et beaucoup de paroisses n’ont plus de curé. Un jour, l’Évêque réussit à nommer un jeune prêtre fougueux et très zélé dans une localité qui n’a pas eu de curé depuis longtemps, une paroisse matériellement et spirituellement délabrée.

Trois ans plus tard, l’évêque fait la visite pastorale et constate, avec satisfaction, que la paroisse a été complètement transformée.

Pour manifester sa satisfaction mais tout en préservant l’humilité du jeune prêtre, il lui dit :

– « Mon cher ami, mon cher père, quel magnifique travail l’Esprit-Saint a fait dans cette paroisse depuis que je vous y ai nommé! »

– « Oui, Monseigneur », répond le prêtre, « mais si vous aviez vu l’état de la paroisse quand le Saint-Esprit était seul à s’en occuper ! 

Je pense important de nous arrêter ce matin sur cette question posée à saint Jean-Baptiste par les gens : « Que devons-nous faire ? »

Certes, je sais que Dieu est tout-puissant ou plutôt je le crois ; je sais que l’Esprit-saint travaille dans le secret de nos cœurs et qu’il bâtit son Église au milieu de bien des difficultés. Mais cela ne nous autorise pas à demeurer passifs, même avec admiration : Nous ne sommes pas appelés par Dieu à la passivité. Il ne veut pas faire sans nous. 

Mais faire quoi ?Il y a tant à faire et nous n’avons que deux mains avec deux ou trois autres compétences. Mais en général, nous sommes tous limités. Comment faire ? Alors que de bien des manières nous échouons, nous nous trompons et sommes maladroits. Pourquoi faire, puisque la vraie valeur de la vie ne tient pas dans le « faire » – dit-on souvent-, mais dans « l’être » ? D’ailleurs nous dévalorisons parfois, comme croyants, le faire, parce qu’il serait opposé à la vie de l’esprit et à la vie spirituelle. Pourtant de très grands spirituels, sainte Thérèse d’Avila, St Vincent de Paul, Mère Thérèsa, Sainte Marie de l’Incarnation ont, avec une bravoure téméraire remué ciel et terre pour bâtir et planter des maisons, des oeuvres pour abriter et accueillir : et ils étaient pleinement enracinés dans la prière.

            On peut le dire : « le saint esprit a bien travaillé… par leur intermédiaire.

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***Il fallait bien faire quelque chose !

En 1205, à l’âge de 23 ans, François d’Assise était en prière dans la chapelle de Saint Damien (A Assise, plus de 100km au nord de Rome). Trois fois, le Christ en croix lui dit: «Va, François, et répare mon église qui, tu le vois, tombe en ruine». On raconte avec un sourire amusé souvent, qu’aussitôt et sans attendre, le jeune homme retroussa ses manches et se fît maçon pour réparer les murs de la chapelle.

Plus tard, il va comprendre, en embrassant un lépreux, que le Christ fait un avec son corps : avec ses frères et sœurs, avec nous, avec l’Église – qui sait, peut-être avec l’humanité. A ce moment il comprendra que « réparer » l’Église, c’est plus que s’occuper des pierres. C’est prendre soin du corps du Seigneur que nous formons, en particulier des membres les plus fragiles.

Mais il n’a pas bien compris ça quand il a entendu le Christ lui dire « répare mon église ». Il a fait alors ce qui lui paraissait le mieux correspondre à cette parole ; il s’est levé, il a maçonné. Il fallait bien faire quelque chose – et en le faisant, il se préparait à comprendre ce que le Christ voulait de lui : cette chapelle en ruine n’abritait plus personne mais elle restait, là au milieu de la campagne, signe concret de l’amour de Dieu. François n’a pas couru chez le pape pour lui demander des réformes, il a d’abord, avec ses mains, fait ce qu’il pouvait, là, à ce moment ; avec ce qu’il avait comme outil et comme volonté : réparer le bâtiment pour qu’il abrite ceux qui cherchent refuge auprès de Dieu.

Faire quelque chose, quelque chose de très simple, de modeste : c’est souvent tout ce qui nous reste, quand le brouillard obscucit nos pensées, quand les difficultés ou la peine embrouillent nos idées, quand le doute s’installe dans nos cœur.

Faire quelque chose, c’est beaucoup et c’est peu, nous le savons bien. Mais au moins ça ne brasse pas du vent. Faire quelque chose, c’est essayer d’être un peu utile, quitte à fabriquer des confitures ou un gâteau, pour nourrir, pour passer le temps et ne pas se laisser aller à d’autres bêtises. C’est essayer quelque chose, même si on n’est pas sûr que ça va marcher,  donner un peu de soupe à ceux qui sont sans maison, sans revenus, sans amis, quelque part au milieu de l’hiver. Donner jusque quelques pièces à la quête… C’est faire quelque chose qui ne change pas tout d’un coup, mais qui nous garde dans cet élan du partage.

« Que devons-nous faire ? » , ont-ils demandé à Jean Baptiste: peut-être parce qu’ils sont fatigués des discours, des catéchismes, des histoires pieuses, des règlements des pharisiens et du Temple. Jean le baptîste ne leur enseigne aucun credo, ni prière, ni doctrine. Il sait qu’il a devant lui des gens fatigués d’entendre toujours les mêmes choses, et qui ne pourraient digérer des traités théologiques. Lui-même d’ailleurs, il fait,bien plus qu’il ne parle. Il baptise, il plonge le corps dans l’eau pour que l’âme se réveille, renouvelée. Il fait traverser le fleuve, la mer rouge. Il les prend au sérieux dans leur soif de recommencer.

 Faire quelque chose, c’est ce que nous faisons en ce moment même, suivant nos ancêtres chrétiens qui ont compris que la liturgie, c’est ce qu’on fait pour rester dans l’élan alors que les mots et la motivation nous manquent. Une liturgie. C’est amener nos corps, les asseoir là, dans l’Église, nous tenir proches de personnes avec qui nous ne sommes pas intimes, parfois des personnes antipathiques, mais nous essayons en nous asseyant les uns près des autres, d’être des frères, des sœurs. Nous faisons quelque chose de très simple, jouer de la musique, essayer de chanter ensemble. Nous essayons de faire de la beauté, avec nos vêtements, nos chants, nos objets. Nous écoutons une même parole, récitons un même credo, même s’il est encore obscur pour nous. ça nous aide à nous tenir ensemble.  Une liturgie c’est bien simple en fait, un peu de pain à partager de la part de Dieu, un peu de vin, unique coupe du Salut à recevoir ensemble, une poignée de main, pour nous souvenir que les gestes concrets et simples, les gestes délicats pour soutenir un regard franc font souvent mieux avancer la concorde que les longs discours. En le faisant, on se prépare à comprendre ce que le Christ attend de nous.

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***Des critères ?

Faire quelque chose, c’est risquer de se tromper bien sûr, ne rien faire, c’est risquer de manquer à la justice, et au-delà à la charité. Et ce que j’essaie de vous dire est bien résumé par saint Jacques quand il dit « Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas; moi, c’est par mes actes que je te montrerai ma foi. » (Jc 2,18).

Ne rien faire, c’est risquer de manquer à la justice et, au-delà, à la charité : or, grâce à elles, la foi se met en musique. 

Si je mentionne la justice et la charité, c’est parce que nous ne pouvons pas faire n’importe quoi. Nous avons besoin de critères.

Avec Jean-Baptiste, le critère, c’est la justice, ou la justessesi vous préférez : Jean ne leur demande pas de tout quitter pour le suivre : Non, il leur demande de faire ce qui est juste dans la vie qui est la leur.

Aux soldats : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. »  Aux collecteurs d’impôts :  « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » et à chacun, quel qu’il soit : « qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il partage! ».

Voilà ce que Jean demande à ceux qui sont venus pour être baptisés par lui, afin de commencer une vie nouvelle, là où ils vivent : faire avec justesse selon ce qu’on est, et selon ce qu’on a. Ce que Jean leur demande, ils pourraient y penser eux-mêmes. C’est consolant : nous avons un sentiment innée de la justice.


Avec Jésus, on le sait, la charité va déployer cette justicepour la mener plus loin, plus haut : « aimez vos ennemis » – Jean Baptiste n’a pas osé dire cela aux soldats !

Mais quand Jean demande qu’on partage, qu’on respecte le droit, qu’on ne lèse pas, n’ouvre-t’il pas le chemin qui va nous mener au-delà, par un dépassement de tout égoïsme, jusqu’à l’imitation de l’amour de Dieu ? La charité accomplit toute justice.

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Pour finir, je dirai simplement qu’il est bon de savoir ce que l’on peut faire, et de faire ce que l’on a perçu comme juste, pour soi, pour autrui et pour Dieu : c’est la source de cette joie dont parlait st Paul. C’est peut être très modeste, cela semble secondaire parfois. Mais faire ce que nous commande notre sens présent de la justesse, nous prépare à accueillir l’action de Dieu qui fait fructifier en charité éternelle ce que nous avons commencé à faire. La joie jaillit quand, ayant pris conscience du bien qu’on peut faire, on y met de la sincérité et un peu de courage, humblement, petitement, pour être fidèle à soi, à Dieu : et alors, quand nous comprenons et croyons que Dieu fera tout fructifier au-delà de nos espérances, la joie se démultiplie, infiniment.

Frères et sœurs, soyez toujours dans la joie du Seigneur.

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