Est-ce que cela valait la peine ?

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Il y a quelques jours, j’écoutais la radio en voiture. On a fait jouer une des premières chansons de Jean-Pierre Ferland, une chanson de 1963 intitulée simplement « Marie et Joseph ». Le texte de cette chanson m’a tellement frappé que j’aimerais en faire le point de départ de notre méditation en cette nuit de Noël.

Essentiellement, Marie et Joseph se demandent si ça vaut la peine d’élever Jésus, en sachant bien ce qui l’attend, ou s’ils ne devraient pas plutôt le garder pour eux-mêmes, le cacher pour lui éviter ce qui l’attend.

Laissez-moi rappeler quelques couplets :

Marie tu sais que les hommes
Ne sont pas très très malins
Ce que tu leur abandonnes
Ne servira peut-être à rien

Sans en parler à personne
Si nous le gardions pour nous
Sans en parler à personne
Nous le gardions entre nous

Pour qu’il ait la vie facile
Nous l’appellerions Judas
Jésus, c’est trop difficile
Il y a beaucoup trop de croix.

Tu ne serais pas Madone
Je ne serais pas élu
Tu n’aurais pas de couronne
Mais lui n’en aurait pas non plus.

C’est vraiment très beau, n’est-ce pas?

Dans la suite, Joseph se met à rêver à ce que lui et Jésus feraient ensemble quand il grandirait, comme tout papa veut faire avec son fils.
Mais vous aurez remarqué qu’il y a, ça et là, des phrases pénétrantes comme des poignards.

Je pense à : « Pour qu’il ait la vie plus facile, nous l’appellerions Judas ».
Quoi? Un traitre aurait la vie plus facile qu’un saint? Un homme méchant aurait plus de chance de succès qu’un homme bon?

Mais je pense surtout à : « Ce que tu leur abandonnes, Ne servira peut-être à rien ».
« Ne servira peut-être à rien ».
La prédication de l’évangile, la venue du règne de Dieu en notre monde, la mort en croix, la résurrection.
Tout cela ne servira peut-être à rien, à rien du tout!

Ce qui ressort de la chanson, c’est l’amour de Joseph pour Marie et leur amour à tous deux pour l’enfant qui vient de naître.
Parce qu’ils aiment Jésus, ils veulent lui éviter les maux, ils veulent lui éviter la souffrance. Ce sont des parents comme les autres.
C’est le propre de l’amour, n’est-ce pas?, de vouloir le bien et de tout faire pour éviter le mal.

Marie et Joseph auraient donc sérieusement pensé à garder Jésus caché, à le garder pour eux et pour l’amour de lui. Ils se sont demandés si tout ce qui allait se passer, si tout ce qui allait lui passer, en valait vraiment la peine.
Comme Joseph disait à Marie : « Ce que tu leur abandonnes, Ne servira peut-être à rien ».

Je me demande ce qui les a convaincus.
Qu’est-ce qui a été plus fort que le désir de préserver son enfant du mal?
Qu’est-ce qui a fait que Marie et Joseph ont accepté la mission de l’Enfant-Dieu?

À partir de quel moment est-ce que « ça vaut la peine »?

Lorsque j’étais jeune, je servais la messe chez les sœurs du Saint-Sacrement. Je me souviens encore d’une homélie du bon Père Chaput.
En parlant de Jésus au jardin de Gethsémani, Jésus en agonie qui hésite devant la croix et la passion, il affirmait que, dans sa prière, Jésus aurait tout vu. Tout!

Au moment de sa prière angoissée au jardin de l’agonie, il aurait vu les traitrises des chrétiens, les maux, les guerres, les églises vides, les milliers de personnes indifférents ou hostiles. Tous ceux qui s’en foutent complètement.
Il aurait vu ceux qui se réclament de son nom : voler, tuer, violer, abuser, mentir, trahir, tromper.

Avouez qu’il y avait de quoi hésiter.
Avouez qu’il y avait de quoi se poser des questions.
Avouez qu’il y avait amplement matière à reculer, à refuser.
Est-ce que sa mort en valait la peine? Vraiment?

Mais, il me semble qu’à ce même moment tragique de l’agonie, Jésus aurait aussi vu ces milliers de personnes dont la vie sera transformée par le message évangélique, ces milliers de personne qui donneront leur vie pour les autres, ceux qui enseigneront, ceux qui guériront, ceux qui consoleront, ceux qui aideront, ceux qui encourageront, ceux qui pardonneront, ceux qui seront paix et réconciliation, amour et bonté.

Est-ce que les uns valaient les autres?
Est-ce qu’il y avait assez de bonnes gens, dans la vision de Jésus en agonie, pour contrebalancer les mauvais?
Est-ce qu’un tel calcul a du sens?

Quoi qu’il en soit, Jésus, lui, a jugé que ça en valait quand même la peine.
Après une première hésitation, Jésus a marché avec courage sur le chemin de sa passion.
Jésus a jugé que ça en valait la peine.

Et si Jésus a jugé que ça en valait la peine, Marie et Joseph aussi ont jugé que ça en valait la peine.
L’acceptation des parents préparait l’acceptation du Fils.
À la joie d’une vie tranquille avec Jésus, une vie heureuse et sans histoire, ils ont préféré accepter le chemin de Jésus : chemin de croix et chemin de résurrection.

Peut-être que c’est l’alternative qui les a effrayés. Ne pas avoir de lumière, ne pas avoir de guide, ne pas avoir de berger, ne pas avoir d’évangile.

À partir de quel moment on accepte que ça vaille la peine?
Qu’est-ce qui peut convaincre un père ou une mère que les difficultés, les épreuves ou les souffrances de leur enfant valent la peine à cause d’un bienfait plus grand.

Frères et sœurs, je suis engagé au service de la messe familiale depuis tant d’années déjà.
J’ai vu grandir les enfants. J’ai vu les parents.
J’ai vu des amours qui ont coûté cher. J’ai vu des choix difficiles, voire cruels.

Pour tout le monde, il me semble, il y a eu ce moment où on a dû se demander ce qui valait la peine. Pour ses enfants, pour son couple, pour sa vie de foi.

À la crèche, en cette nuit de Noël, nous contemplons des choix qui ont été faits.
Après ceux de Dieu lui-même, des choix ont été faits aussi par Marie et Joseph.

Lorsqu’ils ont entendu les bergers frapper à la porte, ils se sont regardés, inquiets, et se sont demandé s’ils allaient ouvrir la porte ou non.

La chanson continue :

C’est trop d’amour qui m’emporte
J’ai peur de te voir pleurer
L’étoile est à notre porte
Les bergers vont s’agiter.

Alors, on ouvre la porte ou on n’ouvre pas?
On garde Jésus pour nous ou on le donne au monde?
On choisit l’amour égoïste ou l’amour don?

En choisissant d’ouvrir la porte aux bergers, c’était fait!
C’était commencé, on ne pouvait plus revenir en arrière.
L’histoire du salut était lancée.

Frères et sœurs, devant la crèche de Noël, nous contemplons les choix étonnants de notre Dieu.
Il me plaît de penser que Dieu lui-même vient se pencher sur nos crèches en cette nuit de Noël pour se rappeler que ça valait la peine… quand même.
Dieu voit bien ce que nous avons fait de son message.
Mais il a décidé que ça valait la peine de commencer, que ça vaut la peine de continuer, que ça vaut la peine de recommencer encore et toujours.

Quand on se dit « Joyeux Noël », ça ne veut pas dire grand-chose. Mais si vous connaissez d’autres langues, ça devient plus parlant. En italien, on dit « Buon Natale », qui voudrait dire « bonne naissance ». On dit aussi en espagnol : « Feliz Navidad », qui est aussi « bonne naissance ».

Frères et sœurs, « bonne naissance » ou « bonne renaissance ».
Joyeux Noël!

fr. Hervé Tremblay, o.p.

3 Commentaires

  1. Yves Bériault, o.p. says: · ·Répondre

    Voici un commentaire de Marthe Arsenault :

    Père Bériault,
    Quand vous dites, Frères et sœurs, je suis engagé au service de la messe familiale depuis tant d’années déjà.J’ai vu grandir les enfants. J’ai vu les parents.J’ai vu des amours qui ont coûté cher. J’ai vu des choix difficiles, voire cruels vous nous aidez à comprendre les choix, l’acceptation de Marie et de Joseph. Que serait le monde s’il n’y avait eu la venue de Jésus ? Qui serions-nous? Merci de nous avoir partagé cet aspect de la naissance du Sauveur auquel je n’avais pas réfléchi. Joyeuses Fêtes!

    • Yves Bériault, o.p. says: · ·Répondre

      Bonjour Marthe,

      je ne suis pas l’auteur de cette belle homélie, mais c’est le frère Hervé Tremblay. Merci beaucoup de nous faire part de votre appréciation.

  2. Simone D says: · ·Répondre

    Merci fr Hervé pour cette belle et poignante homélie que je viens de lire dans cette octave de Noël.
    Je la partage avec mes frères et soeurs au Liban, en Syrie, en Irak, en Palestine ou ailleurs qui luttent encore pour plus de vérité, de justice et de paix, pour que leurs désirs vaillent aussi la peine, pour que des hommes et des femmes de bonne volonté, mus par leur foi ou leur humanité, continuent d’être solidaires et plein de compassion envers leurs frères et sœurs qui souffrent de mille et une manière…

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