« Ne crains pas, crois seulement. »

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Voilà un étonnant passage de l’évangile de saint Marc qui contient deux histoires de guérisons imbriquées l’une dans l’autre; deux guérisons qui semblent pourtant à première vue bien distinctes l’une de l’autre. Mais à regarder de plus près, nous pouvons pressentir que la structure de leur narration, si visuelle et vivante, comme seul l’évangéliste Marc en a le secret, ne relèvent pas du hasard.

Le récit met en scène deux femmes, l’une toute jeune, l’autre adulte. La jeune fille de douze ans est mourante. La femme qui souffre d’hémorragies depuis douze ans est dans une situation de grande souffrance et d’épuisement. Toutes deux se retrouvent « à l’extrémité » et il n’y a rien à faire d’un point de vue humain pour qu’elles puissent se rétablir. L’une va mourir, l’autre s’est épuisée en vain à guérir. Douze en de vie qui brutalement vont s’éteindre. Douze ans de souffrance qui apparaissent sans issue. Plus encore, toutes deux font face à une forme de mort : l’une est sur le point de franchir la frontière de la mort physique; l’autre subit depuis des années une mort sociale, en étant mise à l’écart de la société pour cause d’impureté. À la souffrance physique de cette femme, s’ajoute la souffrance morale et spirituelle de l’exclusion. Les deux sont donc sous le coup d’une condamnation qui les écarte de la vie.

Il n’y a plus rien à faire d’un point de vue humain. Mais qu’en est-il pour cet homme de Dieu, ce jeune rabbi, qui a la réputation de pouvoir faire des miracles et qui attirent vers lui des foules pressantes d’éclopés et de désœuvrés ?

La femme va tenter le tout pour le tout en s’approchant de Jésus et en touchant son vêtement. Ce qu’elle attend de lui relève d’abord d’un acte quasi-magique. Un toucher, presque reliquaire, qui la guérirait. Du côté de la jeune fille, c’est son père qui fait la démarche vers Jésus. Là encore, il tente le tout pour le tout. Lui, le notable religieux respecté, le voilà qu’il se jette aux pieds de Jésus et le supplie, abandonnant tout orgueil et bravant le regard qu’on imagine éberlué de la foule amassée autour d’eux. Un père désespéré qui implore Jésus d’imposer les mains sur son enfant pour le guérir. Ici encore, il y va d’un geste, certes porteur de foi, mais d’abord attendu dans le registre quasi-magique des guérisseurs.

La femme parvient à toucher le vêtement de Jésus et elle est immédiatement guérie. Elle l’a fait dans l’anonymat, le même dans lequel elle vit depuis tant d’années. Mais cela n’échappe pas à Jésus. Et il va amener la démarche de cette femme sur un autre registre, celui de la rencontre et de la parole. La confiance de cette femme dans le pouvoir de Jésus est déjà admirable. Mais Jésus n’en restera pas là. Il n’est pas celui qui guérit seulement le corps, mais celui qui sauve toute la personne : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. » On comprend bien qu’est ici en jeu plus qu’une guérison et que le mal n’était pas seulement physique pour cette femme marginalisée. Oui, elle est guérie, mais plus encore elle est sauvée car Jésus l’amène à la vraie vie, la vie de communion, dont cette femme peut déjà goûter les prémisses en retrouvant sa dignité de fille de Dieu : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ». C’est dans cet échange inattendu, et par sa Parole, que Jésus opère le salut. La foi dans le Seigneur de la Vie l’a sauvée, elle qui n’espérait qu’une guérison. Et il en ira de même pour Jaïre et sa fille que nous retrouvons alors que Jésus s’approche de leur maison et que leur parvient la nouvelle du décès de la jeune fille. Mais Jésus est déjà en route et rien ne l’arrêtera! Il prononce alors une parole étonnante devant ce père qu’on imagine complètement défait et accablé : « Ne crains pas, crois seulement. »

« Ne crains pas, crois seulement » : c’est aussi l’expérience que vient de vivre la femme qui a été guérie. Elle a bravé sa peur, poussée par le désespoir, mais tirée par un élan invincible de confiance, en s’approchant de celui qu’elle percevait comme son seul salut et en se manifestant ensuite ouvertement à lui. Et lorsqu’il arrive à la maison de Jaïre, Jésus prononce une autre parole étonnante et forte : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. » Jésus se dévoile ainsi comme le Seigneur de la Vie. Le récit anticipe en quelque sorte déjà sur sa propre résurrection qui abolit définitivement la frontière de la mort. Là où se trouve le Seigneur, là est la Vie, celle de Dieu sur laquelle la mort ne peut avoir de prise. La mort, mais aussi aucun des moments mortifères qui parsèment et marquent l’existence.

Il suffira à Jésus d’une seule parole pour sortir la jeune fille de cette extrémité dans laquelle elle se trouve : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi! » Jésus non seulement guérit les malades, mais relève les gisants. Dans les deux cas, il sauve, au sens de les faire entrer dans la vie de Dieu; ce Dieu qui « n’a pas fait la mort, [et qui] ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants » comme le souligne la première lecture; ce Dieu qui trouve au contraire sa joie lorsque nous entrons dans sa vie, en nous remettant entièrement à son Fils venu nous sauver du mal et de la mort. Le livre de la Sagesse renchérit : « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. » Comprenons bien ici toute la portée de cette affirmation que l’évangile de ce jour vient authentifier et réaliser. Peu importe les situations que nous vivons, mêmes les plus extrêmes, les plus souffrantes ou les plus désespérées, nous avons l’assurance que Dieu nous appelle à la vie, à sa Vie déjà éternelle en nous. Et rien, pas même la mort, peut nous séparer de l’amour de Dieu et de sa présence solidaire et bienveillante.

Quel parcours surprenant l’évangile nous donne à vivre aujourd’hui! Deux histoires de personnes dont la vie brisée connaît soudainement un nouveau départ. Une même rencontre, celle de Jésus, qui met en interaction ces deux trajectoires de vie, si différentes, et qui pourtant le même jour se retrouvent à jamais liées dans le salut trouvé en Dieu. Il en va de même pour nous, frères et sœurs. Nous nous présentons devant le Seigneur, chacun, chacune, avec nos propres histoires de vie si différentes, tantôt fragilisées, tantôt brisées. En lui et par lui, dans la foi, nous sommes mis en interaction dans un mouvement commun de guérison et de salut, qui nous lie les uns aux autres, en Dieu.

Frères et sœurs, écoutons bien résonner dans nos vies, cette parole que Jésus prononce au cœur du désespoir de Jaïre. Cette parole nous est adressée à nous aussi, dans chaque moment que nous vivons, surtout les plus difficiles : « ne crains pas, crois seulement ». Dieu, à travers son Fils, sauve, guérit, redresse. Si nous le croyons, nous vivrons vraiment, au sens de faire l’expérience de la Joie et de la Paix qu’il nous assure. Nous pourrons alors, au cœur de notre quotidien, nous écrier comme le psalmiste : « Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé. »

Fr. Didier Caenepeel, o.p.

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