« Méfiez-vous ! »

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

« Méfiez-vous » : voilà une mise en garde directe plutôt inusitée de la part de Jésus. C’est dire le sérieux de son avertissement sur l’attitude des scribes. Et en effet, le discours de Jésus à leur égard n’est pas tendre. Il dénonce leur attitude toute centrée sur le paraître et la recherche de vaine-gloire; leur préoccupation constante d’étaler leur savoir et de recevoir les honneurs. Mais, plus encore, il dénonce l’hypocrisie qui se profile derrière cette conduite, alors que les moyens avec lesquels ils se procurent cet apparat de façade s’obtiennent souvent au détriment des plus faibles. Jésus les juge sévèrement, mais annonce aussi qu’ils seront sévèrement jugés sur leurs actions et leurs omissions.

Puis, sans transition, la deuxième partie de l’évangile dresse un tableau tout différent et tout en contraste avec cette déclaration de Jésus aux foules. Nous le retrouvons avec ses disciples dans le temple de Jérusalem grouillant d’activités. Le récit précise que Jésus, s’étant assis, observe les personnes qui se rendent à la salle du trésor et viennent déposer leur offrande monétaire pour honorer et rendre grâce à Dieu. Cela semble de prime abord plutôt banale comme préoccupation. On pourrait même se demander pourquoi un homme aussi spirituel et religieux que Jésus s’intéresse à une activité aussi matérielle. Et pourtant, il va se jouer là, du point de vue de la foi et du salut, quelque chose de crucial dont Jésus tirera un enseignement décisif pour ses disciples comme pour nous. 

Le regard de Jésus s’arrête sur une pauvre veuve qui dépose deux petites pièces de monnaies. Geste en apparence insignifiant en contraste avec les grosses sommes qui y sont déposées. Mais, pour Jésus, ce geste est loin d’être anodin. Il y voit quelque chose d’essentiel qu’il va immédiatement partager avec ces disciples. Le regard des disciples semble apparemment accaparé par d’autres choses dans le temple. L’évangéliste Luc signale d’ailleurs, à la suite du passage analogue à celui-ci, que certains des disciples étaient fascinés par les ornements du temple faits de belles pierres et d’offrandes votives. Loin de s’arrêter à l’apparence, à ce qui est visible, le regard de Jésus fait œuvre de vérité en scrutant l’attitude intérieure et les motivations profondes des personnes. Jésus sait regarder : on pourrait dire qu’il sait regarder là où il faut, là où se joue l’essentiel; et qu’il sait voir, voir en toute vérité. 

Jésus signale à ses disciples que, par son obole, cette pauvre veuve a en réalité donné plus que tous les autres. Car la somme déposée représente tout ce qu’elle possède pour vivre. Autrement dit, par cette offrande, c’est elle-même qui se donne à Dieu. Jésus décèle dans ce geste un acte de foi exemplaire, pourtant réalisé en toute discrétion et humilité. Le récit nous laisse penser que Jésus, à travers le regard qu’il porte sur la scène, y voit une parabole vivante du salut qui passe par le don de sa vie. Mystère pascal qui se laisse découvrir dans sa plus grande simplicité. C’est ce que Jésus lui-même sera appelé à vivre. L’appel à donner sa vie, par amour et dans une confiance absolue en son Père, pour le salut de tous. On peut croire que cet épisode dans le temple fut également pour Jésus un moment saisissant et déterminant de prise de conscience sur sa propre mission et son aboutissement dans le don total de soi.

Mais les lectures de ce dimanche nous amènent plus loin. Et c’est à travers un autre récit mettant en scène une veuve que nous pouvons approfondir cette réflexion sur le don de sa vie. L’évangile qui met en scène la veuve du Temple de Jérusalem fait écho à la première lecture rapportant la visite du prophète Élie chez une veuve à Sarepta. Récit touchant dans lequel il est dit qu’une veuve et son fils se retrouvent dans un état d’extrême indigence, avec une infime portion d’aliment, de la farine et de l’huile, ne pouvant leur assurer qu’un dernier repas avant de mourir. Et voilà que ce reste vital lui est demandé par le prophète Élie, au nom de Dieu, accompagné d’une promesse que la jarre de farine et le vase de l’huile ne s’épuiseront jamais. Promesse littéralement incroyable et matériellement invraisemblable, dans laquelle pourtant cette veuve mettra toute sa foi. Tout comme la veuve du temple, elle fait le don de tout ce qu’elle possède et qui est nécessaire à sa survie et à celle de son fils. Elle donne ainsi sa vie dans une confiance totale en la parole de Dieu annoncée par le prophète Élie.

On ne sait pas ce qu’il est advenu de la veuve du temple après son don, mais le récit du Livre des Rois nous apprend ce qui arriva par la suite à la veuve de Sarepta. La parole du Seigneur se réalisa. La jarre de farine ne s’épuisa jamais tout comme le vase d’huile ne se vida pas. Le don s’est ouvert sur une abondance inouïe. Ces deux exemples portés par la figure de deux pauvre veuves, frères et sœurs, sont frappants. Ils nous donnent un enseignement étonnant de simplicité et de clarté sur l’essentiel de notre vie de foi. Ils nous indiquent la manière dont nous sommes appelés à vivre et à assumer la fragilité et l’incertitude inhérente à notre vie. Seule la confiance en Dieu peut nous permettre de les assumer. Confiance en Dieu et en la fidélité de sa Parole. Car « le Seigneur garde à jamais sa fidélité », comme le rappelle le psalmiste.

Seul ce qui est donné est sauvé : C’est le paradoxe de la foi. C’est ce qui est se joue au cœur du Mystère de Pâques alors que la résurrection du Christ est intérieure à sa passion et au don qu’il fait de lui-même. Seul ce qui est donné est sauvé : C’est aussi le paradoxe dont nous faisons l’expérience et constatons la vérité dans le quotidien de nos vies; logique de l’amour qui grandit en se donnant et qui féconde notre propre vie quand il se répand vers les autres. 

Tout commence par un regard. Celui que Dieu, à travers Jésus, pose sur chacun et chacune de nous. Regard qui se focalise sur l’essentiel et qui fait œuvre de vérité en nous-mêmes. C’est ce même regard que nous sommes appelés à mettre en œuvre dans nos vies pour y découvrir toutes les petites paraboles du salut qui nous appellent au don toujours plus entier de notre vie. La confiance en Dieu, en nous remettant entièrement à lui, peut alors ouvrir notre indigence à une abondance insoupçonnée. Nous découvrons ainsi l’étonnante fécondité de l’économie du don que Dieu met en œuvre dans notre vie lorsque nous la laissons être traversée par le Mystère pascal de son Christ.

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