Mariages et misère-icorde

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

J’aime à regarder les vieux couples mariés qui se tiennent par la main, l’un servant à l’autre de canne pour ne pas tomber. Le mariage, c’est trop beau ! 

Le mariage est un idéal : un idéal très beau, très haut. Le mariage est un sacrement indissoluble, le signe sur terre de l’amour entre les trois Personnes de la Trinité, le signe sur terre de l’union mystique entre le Christ et l’Église. C’est cet idéal magnifique que je rappelle aux jeunes mariés lorsque je célèbre leur mariage, sacrement de l’amour qui unit, qui rend fort : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ». Comment pourrait-on séparer le Christ et l’Église ? Le Christ et l’Église, c’est tout un, une seule chair, une seule personne, le Christ total comme dirait saint Augustin. L’amour dans le mariage et la fidélité fait grandir le couple jusqu’à aimer Dieu et son Église de l’amour le plus pur. Le mariage, c’est trop beau !

L’idéal du mariage est si haut qu’il peut faire peur et en repousser plus d’un. Il n’y a qu’à voir le nombre de mariages célébrés dans nos églises. Est-ce le nombre d’échecs, tant d’hommes et de femmes qui avaient rêvé cet idéal, qui avaient pris des moyens sérieux pour y arriver, mais en vain ? Est-ce la peur de s’engager, la peur d’échouer et de ne pas y arriver ? La vie est si longue aujourd’hui. Est-ce le témoignage de certains parents qui ne donne pas envie de faire pareil ? Comment tenir à deux dans le temps, dans les tempêtes et les épreuves ? Comment persévérer ? Comment supporter l’autre qui chute, qui trompe, qui déçoit ? Le mariage, c’est trop dur !

Quand la barre est trop haute, elle paraît infranchissable. Aucun athlète au monde ne s’aventure dans une épreuve de saut de haies quand les obstacles dépassent la propre hauteur des coureurs. 

Nous, chrétiens, comment pourrions-nous juger les jeunes qui ne veulent plus se marier, qui n’osent plus se lancer dans la course ? Et quel regard portons-nous sur celles et ceux qui ont osé l’aventure mais qui sont tombés durant la course, qui ont trébuché sur un obstacle trop haut pour eux en essayant de le franchir ?

Est-ce un regard semblable à celui des disciples qui ne veulent pas que les enfants s’approchent de Jésus et qui les repoussent ? Un enfant qui s’amuse tache ses habits, il court, tombe et se salit. Aux yeux des disciples, il serait indigne que des enfants sales et turbulents s’approchent de Jésus.

Est-ce le regard de Jésus lui-même qui accueille, bénit, et impose les mains ? Ce regard évangélique qui n’exclut jamais : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent ? […] Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains ». L’évangile d’aujourd’hui ne traite pas du mariage mais de la miséricorde. 

Jésus n’a pas un regard sélectif. Son regard se pose sur chacun de ses enfants, quelle que soit sa vie, sans différence. Il veut rejoindre chaque personne là où elle en est, chaque couple dans ce qu’il vit réellement, dans son mariage et ses misères. Jésus mange à la table des pécheurs, il touche les lépreux sans avoir peur de se laisser contaminer par leur souillure, il accueille les femmes adultères en rappelant à la foule qui juge et qui condamne que nul n’a jamais péché (à part sa propre mère et lui-même). Et si l’un de ses enfants vient à chuter, il ne le juge pas, il ne le condamne pas. Il ne le laisse pas non plus dans la poussière ou dans la boue, mais il le relève. 

Jésus ne dévalorise en rien le mariage. Au contraire, l’idéal du mariage est à ses yeux magnifique, sacré: il est le sacrement indissoluble de l’amour chrétien. Mais Jésus dit aussi que les chutes, les échecs et les ratés font partie de la vie. Il dit qu’une maman qui aime son enfant le lâche pour qu’il fasse ses premiers pas. Elle sait que son enfant ne pourra pas marcher parfaitement dès le premier jour, mais elle veut lui donner la liberté d’essayer, en prenant le risque de la chute. Si son enfant tombe à terre, elle ne le juge pas, elle ne le condamne pas, elle ne lui tourne pas le dos. Elle le relève, elle secoue la poussière de ses vêtements, elle l’embrasse, lui caresse la joue et le relâche encore. Elle l’accompagne pour qu’il progresse, pour qu’il puisse s’élancer par lui-même, librement, et devenir un jour, peut-être, le plus grand des coureurs. 

Le sacrement qui dépoussière et qui relève, c’est la confession. Le pécheur qui se confesse devient un pécheur pardonné. Mais il ne devient pas pour autant parfait. C’est l’eucharistie que nous célébrons chaque dimanche qui est le sacrement de la perfection. Sacrement de la perfection mais nullement sacrement des parfaits. Ceux qui sont déjà parfaits n’ont pas besoin de se perfectionner. S’il n’y avaient que les parfaits qui communiaient, alors personne ne s’approcherait de l’autel, à commencer par le prêtre lui-même. L’eucharistie, c’est le sacrement des enfants sales, des chrétiens turbulents, le sacrement de ceux qui sont tombés mais qui veulent s’approcher de Jésus pour qu’il les embrasse et les bénisse, le sacrement des imparfaits qui veulent se mettre en chemin vers la perfection. Le Christ se donne en nourriture à celles et ceux qui veulent se mettre en marche vers lui. À la communion, ce sont des pécheurs qui s’avancent pour manger le pain de la route, le pain vivant qui donne des forces pour progresser dans la vertu. Cette communion au corps du Christ crée la communion des pécheurs pardonnés qui se mettent en route sur le chemin de la perfection. La perfection est un chemin qui n’a pas de fin. 

Sur notre route à la suite du Christ, vers le seul Dieu qui soit parfait, nous croisons sans doute des personnes qui sont à terre en raison de leur mariage. Nous pourrions les ignorer, les éviter ou les enjamber. Nous pourrions les mettre sur le bas-côté pour qu’elles ne gênent pas ceux qui progressent sur le chemin de la sainteté. Cela reviendrait à les écarter vivement, comme les disciples écartent vivement les enfants pour ne pas qu’ils s’approchent du Christ.  

Si nous marchons sur les personnes qui sont déjà tombées, comment pourront-elles se relever ? Il n’y a que Dieu qui relève, certes, mais si nous les empêchons, qu’adviendra-t-il ? Si nous marchons sur quelqu’un, comment peut-il se relever ? Les reproches n’ont jamais permis à quiconque de se reconstruire. Dénoncer n’a jamais fait changer les comportements. Jeter la pierre ne fait qu’approfondir les blessures. Alors plutôt que de les montrer du doigt, plutôt que de les empêcher et de les écarter, il faudrait leur donner une chance de poursuivre leur route, en les aidant à intégrer l’échec dans leur cheminement. Car les exigences de l’évangile s’apprennent progressivement, en replaçant les idéaux dans un cheminement, en formant sa conscience et en aidant les autres à former la leur.

Mon frère, ma sœur, n’utilise pas ta conscience pour juger et exclure ceux qui sont déjà tombés. Ces personnes qui sont à terre pourraient bien être tombées avant toi.  

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