Dans sa longue série de romans, intitulée La comédie humaine, le grand romancier Honoré de Balzac a placé une nouvelle d’une cinquantaine de pages, dont le titre est Gobseck. Ce monsieur Gobseck est un usurier assez âgé qui justifie ses pratiques immorales lors de conversations avec un jeune avoué, c’est-à-dire avec un avocat chargé d’actes procéduriers dans des procès concernant des rapports financiers. La longue justification que Gobseck fait de ses pratiques immorales est d’une intelligence remarquable, bien que cynique.
Évidemment Balzac, qui avait une conscience morale aiguë, n’était pas d’accord avec Gobseck, pas plus d’ailleurs qu’avec un grand nombre de ses personnages de roman. Pourtant, comme tout grand romancier, Balzac avait été capable d’entrer dans la psychologie de ce Gobseck, financier sans scrupule, et de le faire parler comme certains individus crapuleux peuvent parler.
Bien sûr, l’usure dans l’argent ne date pas d’hier. Comme nous l’avons entendu dans notre première lecture de ce matin, Dieu ordonne aux membres de son peuple : « Tu n’exploiteras pas l’immigré. […] Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin. […] Tu n’agiras pas envers quelqu’un de mon peuple comme un usurier. » C’est dire que notre Dieu est un Dieu qui se soucie de la justice et qui entend les cris des victimes d’injustice.
Nous savons tous également qu’il y a beaucoup d’usure dans notre monde, tant au niveau individuel qu’au niveau collectif ou encore au niveau international. Nous savons aussi, du moins je l’espère, que depuis le pape Léon XIII l’Église catholique a sans cesse rappelé, dans sa doctrine sociale, l’importance de la justice et l’obligation de lutter contre les injustices.
Dans notre deuxième lecture, saint Paul félicite les Thessaloniciens – je cite – pour vous être « convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable ». Or l’une des formes de l’idolâtrie est l’argent, comme l’écrivait Paul dans sa Lettre aux Colossiens – et je cite encore – : « la cupidité, qui est une idolâtrie ».
Face à ce problème, l’évangile d’aujourd’hui va au fond des choses, car il met en lumière la nécessité de notre amour pour Dieu et pour notre prochain – un amour pour Dieu qui soutient et motive notre amour pour le prochain. En d’autres termes, l’amour des croyants pour Dieu ou, en ce qui concerne ceux qui ne croient pas en Dieu, ce que nous pouvons appeler « l’option radicale pour l’amour », ajoute une motivation surnaturelle au souci tout à fait naturel de veiller au bien-être des autres.
De plus, ce souci naturel est assez souvent faible, étant donné les mauvaises attitudes dues au péché du monde, qui existe depuis les premiers parents de la race humaine.
Finalement il est intéressant de remarquer que le docteur de la Loi qui pose la question parle du « grand commandement », au singulier, comme s’il n’y avait qu’un seul grand commandement. Or Jésus répond en disant qu’il y a deux grands commandements, étant donné, comme il l’affirme, que le second commandement est semblable au premier. En conséquence, les deux commandements sont également centraux.
Au cours de cette eucharistie, louons Dieu pour avoir clarifié l’importance de ces deux commandements.
Louis Roy, o.p.