Le Temple nouveau

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Le récit des vendeurs chassés du Temple chez l’évangéliste Jean fait suite au miracle de Cana où Jésus, après avoir changé l’eau en vin, annonce un événement encore plus prodigieux alors qu’il se rend à Jérusalem pour la fête de Pâque. Il y annonce un Temple nouveau! Alors que chez les évangélistes Marc, Mathieu et Luc l’épisode des vendeurs du Temple précède de peu la condamnation de Jésus, Jean lui le place au tout début de son évangile, affirmant ainsi d’entrée de jeu que Jésus est le Temple nouveau où sera rendu à Dieu le culte véritable. Cette affirmation va marquer tout son évangile.

Relisons ensemble le récit. Nous y voyons que l’état lamentable du Temple indigne Jésus au plus haut point. Il le compare à une maison de commerce et, confectionnant un fouet, il en chasse les marchands et leurs animaux, tout en renversant les tables des changeurs de monnaies. « Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce », s’écrit-il. Quand certains lui demandent de quelle autorité, il agit ainsi, il répond : «Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai». Ses auditeurs comprennent qu’il prétend pouvoir reconstruire le Temple en trois jours, Temple que l’on a quand même mis 46 ans à le construire! Mais Jésus veut parler du sanctuaire de son corps. Entende qui a des oreilles pour entendre!

Et voilà que dans ce récit, le Messie se tient debout sur l’esplanade du Temple et, par son geste prophétique, semble prendre possession de la maison qu’il appelle la maison de son Père, annonçant par le fait même un nouvel Exode pour le peuple d’Israël, ainsi que pour l’humanité tout entière. Jésus promet un Temple nouveau qui ne sera plus fait de main d’homme, mais qui sera l’œuvre même du Fils de Dieu. C’est Dieu lui-même qui nous construira un temple, car l’ancien culte est désormais révolu. Finis les animaux, les sacrifices et les tables des changeurs! Ce que Jésus évoque par ses paroles, c’est l’avènement du mystère de l’Église, Corps du Christ, d’où couleront les eaux vives du baptême ainsi que le vin nouveau de l’Eucharistie. Ce nouveau Temple que Jésus vient inaugurer permettra désormais d’offrir au Père un culte en esprit et en vérité, comme Jésus en fera l’annonce à la Samaritaine.

Ce culte nouveau qui est annoncé par Jésus ne doit toutefois pas nous faire illusion. Il exigera beaucoup des disciples puisque Jésus lui-même devra donner sa vie pour l’inaugurer. D’ailleurs, saint Paul l’affirme de manière provocante et sans détour dans sa première lettre aux Corinthiens : « Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié. » Et c’est ainsi que les disciples du Crucifié seront appelés à faire leur, sa vie offerte. Voilà le culte qui sera désormais célébré dans le Temple nouveau : c’est-à-dire la remise totale de nos vies entre les mains du Père!

Oui, cela peut sembler paradoxal selon les valeurs de notre monde, mais nous prêchons bel et bien un Messie crucifié puisque le combat du Christ nous entraîne dans le sien! C’est le seul culte qui importe pour nous. Alors que les religions du monde se représentent toujours la divinité comme une toute-puissance invincible, la révélation chrétienne ouvre une brèche dans notre représentation de Dieu. Sans nier sa toute-puissance, voilà qu’en Jésus-Christ se tient devant nous un Dieu portant dans sa chair tout ce qui peut peser à notre fragilité humaine, se faisant solidaire de chacun et chacune de nous.

Et c’est ainsi que le Fils de Dieu va naître dans une étable, comme un pauvre. Il va connaître la faim et la soif comme nous, la souffrance et l’abandon, le rejet et le mépris. Il va même mourir assassiné, exclu de la cité, crucifié comme un malfaiteur. D’ailleurs, c’est avec la dure réalité de notre fragilité humaine, portant toujours la marque des plaies vives de sa passion, que le Seigneur Jésus-Christ se tiendra debout et victorieux au matin de Pâques et apparaîtra à ses disciples, pour nous rappeler jusqu’où il est venu habiter nos souffrances, jusque dans la mort même.

Comment comprendre ce que Paul appelle la « folie de la croix » si ce n’est qu’en Jésus nous contemplons le visage d’un Dieu fou d’amour, qui se joue de nos représentations les plus enfantines de la divinité, pour nous dévoiler un Dieu qui est Amour, et qui n’est que cela! En Jésus-Christ nous faisons l’expérience que l’amour se réalise véritablement que lorsqu’il va jusqu’au bout de lui-même. C’est cet amour qui s’est manifesté à nos yeux d’hommes et de femmes voilà deux mille ans, assumant pleinement une vie humaine sans détour, ouvrant en nous des sources secrètes que seul Dieu pouvait libérer, nous donnant ainsi accès à notre pleine stature d’hommes et de femmes créés à l’image de Dieu. Voilà le temple que Jésus vient inaugurer!

C’est pourquoi nous prêchons un Messie crucifié ! Un Messie qui étend les bras vers tous ceux et celles qui ont soif de bonheur et qui vient quémander notre amour, sans jamais s’imposer. Il se fait pauvre avec les pauvres que nous sommes, afin que nous devenions riches de sa richesse à lui. Mais pour cela, il nous faut nous tenir tout près de sa croix, pierre de fondation du Temple nouveau qu’il vient inaugurer.

Je pense ici à notre frère dominicain Pierre Claverie, qui était évêque du diocèse d’Oran, en Algérie, mort martyr en 1996. Ce dernier expliquait, deux mois avant son assassinat, le pourquoi de son refus obstiné de quitter une Algérie où sa vie était sans cesse menacée, dans un contexte de guerre qui a fait plus de deux-cent-mille morts. Comme les moines de Tibhirine, Mgr Claverie ne voulait pas abandonner ses amis algériens en cette terre d’Islam.

« Nous sommes là-bas, disait-il, à cause de ce Messie crucifié. […] Comme Marie, sa mère et saint Jean, nous sommes là au pied de la Croix où Jésus meurt abandonné des siens et raillé par la foule. N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de souffrance, dans les lieux de déréliction, d’abandon ? […] Où serait l’Église de Jésus-Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n’était pas là d’abord? Je crois qu’elle meurt de n’être pas assez proche de la Croix de son Seigneur. »

Frères et sœurs, la leçon qui se dégage pour nous de la Parole de Dieu en ce dimanche pourrait s’exprimer ainsi: À Temple nouveau, pierres nouvelles, pierres vivantes cuites au feu de l’Esprit Saint, faisant leur, la passion de leur Maître et Seigneur, puisque nous prêchons un Messie crucifié!

0 Comments

Add a Comment

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *