Le scandale du pain

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Quand Jésus prêche, il n’y va pas de main morte. Ses paroles sont si rudes qu’il fait fuir ses disciples et la synagogue de Capharnaüm se vide sous ses yeux. Alors aujourd’hui, j’espère que je ne prêcherai pas comme Jésus l’a fait, au point que mes paroles vous scandalisent et vous fassent sortir de cette église en récriminant contre moi ! Ne sortez pas tout de suite, laissez-moi au moins une chance…

Les paroles rudes de Jésus, nous ne les avons pas entendues. Non pas parce que j’avais quelque crainte de vous scandaliser, mais tout simplement parce que ces paroles se trouvent juste avant la péricope d’aujourd’hui. Nous aurions dû normalement les entendre dimanche dernier, mais les textes ont été changés en raison de la fête de l’Assomption qui, cette année, tombait un dimanche.

Les paroles rudes de Jésus, les voici :
• « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel » (Jn 6, 41)… « Comment peut-il dire : Je suis descendu du ciel ? » (Jn 6, 42).
• « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivre éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde » (Jn 6, 51)… « Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? » (Jn 6, 52).
• Et Jésus enfonce le clou (si je puis me permettre) : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6, 54).

Trouvez-vous ces paroles rudes ? Inaudibles ? Insupportables ? Scandaleuses ? Je constate, avec joie, que personne n’est sorti scandalisé. En effet, ces paroles, nous les connaissons par cœur, nous y sommes habitués, on les répète, on les chante même : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui… Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, vous n’aurez pas la vie en vous, si vous ne buvez pas le sang du Fils de l’homme, vous n’aurez pas la vie en vous » (Taizé).

Ces paroles ne choquent pas les chrétiens. Pour nous, il est normal de communier au corps et au sang du Christ, Dieu qui donne la vie éternelle.

Mais pour un juif, ces paroles sont insupportables. C’est un scandale énorme. En réalité, c’est même trois scandales ! Le premier, c’est lorsque Jésus dit qu’il descend du ciel, car Dieu seul peut le faire. Dire cela, c’est se faire Dieu à la place de Dieu, or comment un homme pourrait s’égaler à Dieu ? Et comment Dieu oserait-il s’abaisser jusqu’à la condition humaine ? C’est insupportable pour un juif, inaudible, blasphématoire. Le second scandale, c’est lorsque Jésus dit que sa chair est donnée en nourriture. Pire, troisième scandale, c’est affirmer que celui qui mange cette chair et boit son sang a la vie éternelle. Comment une nourriture, qui pourrit dans le temps et finit par disparaître, pourrait donner une vie sans mort ? De plus, cette idée est encore insupportable pour un juif, car la Loi de Moïse, en particulier les lois alimentaires nommées « Cacherout » interdisent absolument de boire du sang animal.

Trois scandales, trois raisons de quitter la synagogue de Capharnaüm pour aller chercher le messie ailleurs, un messie moins scandaleux, moins blasphématoire et plus crédible.

Mais les apôtres sont là. Eux ne sont pas partis. Ils n’ont peut-être pas tout compris. Mais ils sont là. Simon-Pierre est là lui aussi. Il a peut-être songé à quitter la synagogue, mais il se demande où il pourrait bien aller. Oui, les paroles de Jésus sont probablement aussi scandaleuses pour les apôtres que pour les autres juifs. Mais Simon-Pierre sent que ces paroles sont vraies, et qu’il n’y a pas d’autres maîtres à suivre ailleurs : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6, 68). Voilà le bel acte de foi de saint Pierre, lui qui pourtant n’hésitera pas à renier par trois fois son maître et son Seigneur.

Comme Pierre, nous sommes là nous aussi ce matin. Comme Pierre, nous avons entendu les paroles rudes de Jésus, et pourtant, nous sommes restés dans cette église. Est-ce parce que ces paroles nous semblent tellement familières qu’elles ne nous bouleversent plus ? L’habitude peut nous rendre blasés.

Devant l’hostie que le prêtre me tend à chaque communion, je réponds souvent machinalement : « Amen ! » Mais il s’agit en fait d’une question qui m’est posée quand le prêtre dit : « Le corps du Christ ». À chaque messe, il me faut y répondre : « Crois-tu que c’est le pain de vie descendu du ciel, la chair du Christ donnée en nourriture pour la vie éternelle ? » Si parmi vous certains n’y croient pas, il faudrait avoir le même courage, au moins la même cohérence, que les juifs scandalisés qui ont quitté la synagogue. Les autres, nous, nous entendons alors la question de Jésus à ses Apôtres : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6, 67). Avec Pierre, nous pourrions répondre : « Où irai-je Seigneur, si je te quittais ? Qui d’autre que toi pourrai-je suivre ? Je sens bien que c’est toi qui dit vrai. Je crois que tu es Dieu. Je ne comprends pas très bien ce qui se joue quand je mange le pain que tu me donnes, peut-être que je ne mesure pas vraiment la portée de tes paroles, mais je suis là, et je sais que c’est pour la vie éternelle ».

0 Comments

Add a Comment

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *