Le pauvre est image de Dieu

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

« Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. » Les invectives du prophète Amos contre les riches de l’époque, sont virulentes et sans concession. Et la parabole de l’évangile semble aller dans le même sens que cette dénonciation. Il y est question de richesse et de pauvreté, ou plus exactement d’une opposition entre deux figures, un riche et un pauvre, qui connaîtront des sorts croisés. Une opposition dont les logiques se transporteront jusque dans l’au-delà. On pourrait bien se demander, à la lumière de ces textes, si Dieu n’en veut pas aux riches…

Essayons donc de mieux saisir ce qui se joue ici. La parabole met en scène deux personnages. Il y a un riche qui n’a pas de nom. Son identité est définie par ce qu’il possède : des richesses en surabondance. Il n’est pas seulement riche, mais il vit dans l’opulence et le faste. Vêtement luxueux, festins somptueux. Il semble bien avoir un train de vie tout centré sur l’avoir et le paraître, centré sur lui. À proximité, git un pauvre. Il a lui un nom : Lazare. Il n’est pas simplement pauvre, mais miséreux, car sa pauvreté matérielle se double d’une indigence sanitaire. Il est à la fois affamé et couvert de plaies.

Et voilà que les deux meurent. Remarquons ici un premier retournement car le riche et le pauvre se retrouvent à égalité devant la mort. Si l’état de misère du pauvre semble bien avoir précipité sa mort, les possessions du riche ne l’ont pas préservé d’un sort identique. La mort a déjoué la tranquillité et la sécurité qu’il pensait avoir.

Mais la parabole ne s’arrête pas là, puisqu’elle présente ensuite la scène qui se déroule dans l’au-delà. Les sorts des deux personnages sont inversés. C’est maintenant Lazare qui est dans le bonheur de la communion des justes et le riche qui est dans le malheur, brulant dans sa solitude.

Mais qu’est que le Riche a bien pu faire de mal pour mériter un tel sort ? Et Lazare, qu’a-t-il fait de si bien pour mériter un destin aussi heureux ? Le récit ne dit pas que le Riche a maltraité, abusé ou escroqué Lazare. Il ne dit pas que c’est lui qui, au départ, est responsable de son état d’indigence. Le problème n’est pas ce qu’il a fait de mal. Le mal se trouve dans le bien qu’il n’a pas fait.

C’est donc dire le sérieux de l’omission, cela même que dénonce le récit du jugement dernier dans l’évangile de saint Matthieu : « Chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait ». Dans le pauvre, c’est la rencontre avec le Christ qui est en jeu. Le pauvre est image de Dieu. Il est le lieu de rencontre privilégié avec Dieu car il est son icône vivante.

Pour le Riche, au cours de sa vie terrestre, Lazare était physiquement à portée de vue. Mais le Riche ne le voyait pas. Trop centré sur lui-même, son champ de vision était rétréci, entièrement accaparé par son train de vie éclatant. Étant à portée de vue, Lazare était aussi à portée de main. Mais le Riche ne lui a pas ouvert la main, pas même pour des miettes.

Myopie et indifférence morales semblent bien les maux qui frappent le Riche. Et c’est bien cela qui fera son malheur. C’est là que le mal réside. Ce ne sont pas ses richesses en elles-mêmes qui sont la cause de ces maux, mais bien le rapport qu’il a établi avec elles en se refermant sur lui-même et en se coupant de celui qu’il était en mesure secourir. Il s’est absenté du lieu de l’engagement et du combat auxquels Dieu appelle, lieu où se jouent la joie et la tristesse, le bonheur ou le malheur, la faim ou la satiété, bref, la vie ou la mort.

L’enjeu ici n’est pas d’abord moral, mais bien spirituel et religieux. Le Riche en manquant de secourir le pauvre a manqué sa rencontre avec Dieu. Loin d’être le signe de bénédiction qu’il en faisait, ses richesses sont devenues l’instrument de sa perte et lui-même l’artisan de son propre malheur.

Le nom de Lazare est d’ailleurs sur ce point bien significatif. Il signifie « Dieu aide ». Il manifeste le fait que Dieu est le Dieu des pauvres, celui qui se porte au secours du pauvre. Et le Christ lui-même s’est fait pauvre. Mais il signifie aussi la confiance que le pauvre met en Dieu. Le pauvre est aimé de Dieu non seulement en raison de son indigence, mais aussi parce que, miséreux, il s’ouvre à Lui et s’en remet entièrement à Lui. Il attend tout de Dieu et rien de lui-même. Et en ce sens il est le contraire du Riche qui se fit sur lui-même et sur ses possessions pour garantir sa sécurité et son bonheur.

La géographie de l’au-delà est également frappante. Un abime infranchissable sépare le lieu de malheur où se trouve le Riche du lieu de bonheur où se trouve Lazare. Ce fossé est le reflet et la conséquence directe du portail infranchissable qui séparait le monde de l’opulence et le monde de la misère sur terre. Le Riche n’est pas puni. Il s’est enfermé lui-même dans une situation sans issue.

Il manifeste cependant une prise de conscience. Il sait sa situation perdue, mais il voudrait bien épargner ce sort à ses proches. Il demande d’envoyer Lazare les avertir. Un signe comme le retour du séjour des morts ne pourra faire autrement que les convaincre à se convertir!

La réponse d’Abraham tombe sans appel. Et elle souligne deux choses : Les frères du riche, tout comme lui, sont déjà informés. Ils ont Moïse et les Prophètes. Autrement dit, Dieu a déjà manifesté son attente par la Loi qui appelle à prendre soin des pauvres et par le message des prophètes, comme Amos, rappelant que la justice et la foi doivent aller de pair. Mais le Riche est resté sourd à cette Parole.

Plus encore, Abraham indique que même la parole d’un ressuscité ne parviendra pas à convaincre un cœur fermé. Quand le cœur est endurci, il est très difficile, voire impossible, de le convertir. Cœur de pierre devenu impénétrable.

On peut voir ici se profiler la figure de Jésus le Ressuscité qui, revenu du séjour des mort, n’a pas convaincu et continue aujourd’hui à ne pas convaincre. Les auditeurs de l’Évangile sont directement visés. Nous sommes directement visés. Notre foi dans le Christ Ressuscité est-elle assez forte pour reconnaitre sa présence dans le pauvre ? Pour mettre notre cœur dans la vraie richesse que l’Évangile nous révèle : la richesse en humanité qui s’avère aussi être richesse en divinité ?

Les miettes de pain désirées par Lazare et la goutte d’eau demandée par le Riche sont symboliques. Ce qui nous est demandé ce ne sont pas des grands gestes héroïques de dépossession, mais bien des petits gestes d’attention et de partage. Partage de ce qui fait notre bien, et qui n’est pas que monétaire, mais qui peut être aussi, et parfois d’abord, notre temps que nous consacrons aux autres.

Frères et sœurs, l’Évangile d’aujourd’hui nous rappelle que la justice et le partage sont d’abord des questions de foi bien plus que de morale. Ouvrir son regard pour être attentif aux autres et ouvrir ses oreilles pour entendre la Parole de Dieu, c’est tout ce qui est ici demandé. C’est en fin de compte ouvrir son cœur pour imiter celui de Dieu. Nous pouvons alors devenir celui ou celle par qui Dieu vient en aide.

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