La Sainte Trinité

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

C’est banal de dire que l’homélie de la fête de la Trinité est la plus difficile de l’année. L’homélie de la fête de la Trinité terrorise le prédicateur.
S’il ne veut pas ennuyer à mort les fidèles, il suit généralement le plan suivant en deux points.

Le premier, c’est le point de vue intellectuel.
Genre : la Trinité, ça ne se comprend pas.
On raconte l’histoire de ce catéchète qui montrait à un autre son programme de l’année qui incluait la présentation de la sainte Trinité.
L’autre lui dit : « Mais pourquoi présenter la Trinité aux enfants? Ils ne vont jamais comprendre! »
Le catéchète lui répond : « Parce que vous comprenez, vous? »
Depuis des siècles de byzantinisme, nous avons malheureusement pris l’habitude de tout aborder avec notre tête.
La Trinité, moins que toute autre doctrine de la foi, n’y a pas échappée.
Il ne faut donc pas insister dans l’homélie que la Trinité, ça ne se comprend pas.

Le deuxième point d’une homélie normale sur la Trinité est la conséquence du premier.
Puisqu’il est impossible de comprendre la Trinité avec notre tête, il ne reste que l’approcher avec notre cœur et c’est la « relation ».
Des 10 catégories aristotéliciennes, c’est la seule qui s’applique à la Trinité.
C’est dans cette direction que vont les prédicateurs la plupart du temps et ils réussissent à proposer une homélie acceptable, pas trop plate pour un dimanche de la Trinité.
C’est aussi dans cette direction que la première lecture nous oriente.

Mais vous me connaissez, je n’aime pas marcher dans les sentiers battus.
Il me semble que, dans le mystère de la sainte Trinité, nous célébrons surtout Dieu qui se révèle, Dieu qui fait son « coming out ».

Le Dieu judéo-chrétien ne correspond pas à la divinité que l’être humain imaginerait naturellement.
Au lieu des élucubrations des derniers siècles, pourquoi ne pas laisser Dieu se présenter lui-même et nous dire qui il est.
Le Dieu chrétien se présente, comme nous le voyons dans la première lecture et dans l’évangile de ce jour.

Mais avant de parler de l’auto-présentation de Dieu, une parenthèse.
La dernière fois que j’ai présidé l’eucharistie dominicale en confinement, le dimanche des rameaux le 5 avril, la célébration a été transmise en direct.
Dans les commentaires, des membres de la messe familiale ont demandé : « Où est la question? »
On sait que je commence toujours mes homélies avec une question, qui est souvent une question piège. Chaque fois, il y a des théologiens – théologiennes ou des âmes assez charitables pour se prêter au jeu.
J’ai donc une question sur la Trinité.

Si vous vouliez, non pas définir, mais caractériser notre Dieu, en un ou quelques mots ou qualités, qu’est-ce que ce serait?
Je n’entends pas les réponses, mais j’imagine que les mots ou qualités sont :
« Amour, miséricorde, pardon, réconciliation ».

On a certainement raison.
Dans la première lecture, c’est Dieu lui-même proclame son nom…
וַיִּקְרָא, יְהוָה יְהוָה, אֵל רַחוּם וְחַנּוּן–אֶרֶךְ אַפַּיִם, וְרַב-חֶסֶד וֶאֱמֶת.

Arrêtons-nous, si vous le permettez, sur le nom même de notre Dieu : Yahvé.
Il ne s’agit pas pour nous de faire de l’exégèse ou de la théologie biblique, mais ce nom est révélateur.
Si la tradition, aidée par la traduction grecque, y a vu une affirmation ontologique : « Je suis celui qui est », des études récentes ont suggéré que le nom de Dieu ne serait pas tellement une affirmation de son être que de son action.
« Je suis là », « je suis celui qui est là ».
Notre Dieu est là avec de la tendresse, de la miséricorde, une absence de colère, il est là avec amour et avec fidélité.
C’est bien ce que Moïse a compris : « Daigne marcher au milieu de nous ».

C’est déjà beaucoup et il y aurait assez pour se taire et adorer (comme m’ont suggéré certains de mes confrères), mais il me semble qu’il y a une qualité de plus « cachée » dans cette première lecture, qui me plaît beaucoup.

Quand Moïse a entendu l’auto-présentation de Dieu, il ne trouve rien de mieux à lui dire que son peuple a, selon l’expression hébraïque, « la nuque raide ».
C’est facile à comprendre : c’est un peuple à la tête dure, un peuple têtu, un peuple obstiné ou, en québécois, un peuple qui a une tête de cochon.

Pourquoi Moïse dit-il à Yahvé : « Oui, c’est un peuple à la nuque raide; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage »?

Moi je pense, voyez-vous, qu’il faut une tête dure pour en reconnaître un autre.
J’imagine notre Père Moïse avec un sourire en coin lorsqu’il parlait à Dieu.
Parce que, il me semble à moi, que Dieu aussi a la nuque raide, que Dieu aussi est têtu (même si je n’oserais pas dire qu’il a une tête de cochon!).

Notre Dieu est bon, il est amour, il est miséricorde, il est pardon, il est réconciliation, mais cela n’intéresse pas vraiment les humains. Il suffit de lire une bonne histoire de l’Église ou de regarder autour de soi pour s’en convaincre, si besoin il y avait.
De tous temps, l’être humain s’obstine dans son refus du Dieu amour.
Il faut être Dieu pour ne pas s’en être découragé.

Mais notre Dieu ne se donne pas pour vaincu.
Il s’obstine lui aussi.
À nuque raide répond une nuque encore plus raide.

Dieu vaut sauver, Dieu veut pardonner, Dieu veut réconcilier, Dieu veut guérir.
Depuis des siècles. Deux mille ans de christianisme, plus au moins mille ans de Judaïsme.
Dieu s’obstine à sauver, Dieu marche avec ceux qui ne le veulent pas comme compagnon de marche.
C’est un marcheur discret, certes, mais il est bien là.

Notre Dieu est un Dieu sauveur. Il ne se donne pas pour vaincu.
Il « passe » devant Moïse comme il est passé à la mer rouge pour libérer les esclaves et en faire des enfants libres.
Il « passe » comme Jésus dans son mystère pascal.

Il ne faut donc pas se décourager, frères et sœurs, ni sur nous-mêmes, ni sur notre société, ni sur notre pauvre Église.
Le Seigneur est obstiné dans son projet de salut et il saura pardonner, guérir et sauver.

« Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé ».

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