La baby-sitter, la dette et le don

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

Les patineurs artistiques glissent sur la glace, ils volent et s’envolent comme des oiseaux avec une dextérité à faire pâlir tous les arthrosés et les arthritiques de la terre. Ça a l’air facile comme ça, mais il en faut du talent. Le talent, c’est un don reçu, mais qui nécessite des heures de travail, des jours et des jours d’entrainement.

La parabole des talents est souvent comprise comme décrivant ces talents, les nôtres et ceux que nous envions aux autres. Il me semble pourtant que lire ainsi cet évangile reviendrait à passer à côté de ce qu’il nous dit vraiment. Le talent, c’est d’abord une pièce de monnaie. Elle correspond à 6000 drachmes, et une drachme, c’est le salaire d’une journée de travail en moyenne. Recevoir un talent, c’est donc recevoir salaire de 6000 journées de travail : ce n’est pas rien ! Recevoir cinq talents correspond à 82 années de salaire : c’est encore mieux !

Alors, que symbolisent ces talents de la parabole ? S’agit-il de nos talents, ces dons que nous possédons tous, plus ou moins, dans différents domaines ? Je ne crois pas. Les talents ne sont pas mes talents. S’agit-il d’une histoire d’argent et de salaire ? Je ne crois pas non plus.

L’homme qui part en voyage, ce maître, représente le Christ, Dieu lui-même. Ce qu’il confie à ses serviteurs (nous-mêmes) quand il part en voyage (au jour de l’Ascension), ce n’est pas un salaire, mais c’est son patrimoine car il confie « ses propres biens ». C’est toute sa vie, le fruit de son travail. Les talents que Dieu nous donne, c’est sa vie. Imaginez en vrai ce que ça fait de confier tout son patrimoine à ses serviteurs : soit il faudrait être complètement fou, soit il faudrait avoir une confiance aveugle en eux. Dieu nous confie ce qui lui appartient en propre, ses biens, sa vie, dans une confiance totale, et il attend de nous que ce don porte du fruit.

Voici une image pour bien comprendre : imaginez que vous êtes parents d’un petit bébé, et que vous le confiez à une gardienne (une « baby-sitter »), une jeune adolescente, pour une longue période, disons 1 an. Il en faut de la confiance pour confier la chair de sa chair à une jeune fille : elle reçoit une grande responsabilité. Eh bien, le jour où vous revenez de voyage, vous vous attendez à ce que votre bébé ait grandi, qu’il ait continué à progresser sans vous, grâce à l’éducation apportée par la gardienne (la « baby-sitter »). Vous vous attendez à ce qu’il sache dire quelques mots, par exemple « papa » et « maman », qu’il réponde à vos sourires, qu’il se tienne debout tout seul. Mais si à votre retour de voyage, votre bébé ne fait rien de tout ça, qu’il n’a pas grandi d’un pouce, qu’il est resté dans le même état que le jour où vous l’avez confié à la gardienne, alors vous serez déçus, voire en colère.

Frères et sœurs, vous êtes-vous déjà demandés ce que sont les talents que nous recevons de Dieu, de sa confiance et de notre responsabilité ? Ces talents de Dieu ne sont-ils pas d’abord sa propre vie, cette vie que nous recevons de lui comme un don ? Dieu me confie sa vie et me donne sa confiance pour que je porte du fruit, que ma vie ne soit pas vaine, qu’elle marque l’histoire, pas forcément les livres d’histoire, mais l’histoire de l’humanité, que j’ajoute une pierre à l’édifice, que je serve à quelque chose. Servir à quelque chose, ce n’est pas être un serviteur inutile, c’est être un bâtisseur, un faiseur de paix, un acteur social au profit de ceux qui ont moins que moi. Et si certains d’entre vous reçoivent beaucoup, alors que les intérêts servent à ceux qui ont moins.

Frères et sœurs, vous êtes-vous déjà demandés ce que sont les talents que nous recevons de Dieu, de sa confiance et de notre responsabilité ? Ces talents de Dieu ne sont-ils pas aussi sa Parole, les sacrements, l’eucharistie, son pardon et sa miséricorde, la foi, l’espérance et la charité ? Ce sont tous ces dons de Dieu, ses talents, qu’il nous confie pour nous aider à vivre de sa vie. Si je veux marquer de mon empreinte l’histoire de l’humanité, apporter ma pierre au Royaume, j’ai besoin de ces dons de Dieu pour que ma vie porte du fruit.

Alors il nous faut entrer dans la logique du don, et non dans la logique de la dette. Les deux premiers serviteurs, ceux qui ont reçu cinq et deux talents, ont été dignes de la confiance que Dieu leur faisait. Ce qu’ils ont reçu, ils ne l’ont pas dépensé, mais ils l’ont fait fructifier. Ils ont compris la logique du don. Entre nous, frères et sœurs, mais ne le répétez pas, si mon patron me confiait l’équivalent de 82 années de salaire, je cesserai sur le champ d’être son serviteur, et j’irai tout dépenser comme le fils prodigue ! Mais chut ! Les deux bons serviteurs, eux (et contrairement à moi), sont à la hauteur de la confiance que Dieu leur fait : ils comprennent que Dieu leur confie une responsabilité. Celui qu’on ne veut pas décevoir, c’est celui qu’on aime. C’est parce qu’ils croient en la confiance généreuse du maître qu’ils accomplissent leur mission de serviteur bon et fidèle.

Mais le serviteur mauvais a tout faux. D’ailleurs, s’il reçoit moins que les autres, c’est parce que le maître sait probablement qu’il serait vain de lui confier plus. Le maître a tout de même confiance, puisqu’il lui confie l’équivalent de 16 années de salaire, mais le serviteur ne croit pas en la confiance de Dieu, ni en celle des autres d’ailleurs, car il aurait pu se faire aider, par le banquier par exemple. Il ne croit pas non plus en sa propre responsabilité vis-à-vis de son maître. Sa relation au maître est basée sur la peur. Il est sur la défensive. Il ne vit pas dans une logique de don, mais dans la logique de la dette. Il est prisonnier du devoir au lieu de se montrer généreux. Certes, il ne part pas pour tout dépenser dans l’alcool et les fêtes, mais à ses yeux, sa vie n’est pas un don, elle est un dû, et le reste peut être enfoui et caché. Il ne porte pas de fruit. Sa vie ne sert à rien.

Mes frères, mes sœurs, nous avons tous en nous quelque chose du bon et du mauvais serviteur, les deux à la fois. Notre cœur est mêlé, et nous oscillons entre la logique du don et la logique de la dette. Il est bon de nous rappeler sans cesse que notre Dieu est un maître de confiance, qu’il nous confie une responsabilité sur ses propres biens, pour que notre vie reçue de lui porte du fruit, et un fruit qui demeure. Alors au soir de notre vie, lorsque nous remettrons nos comptes, Dieu pourra nous dire : « Entre dans la joie de ton maître ».

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