La question de Pierre pique au vif. Autant nous avons besoin de pardonner et d’être pardonnés, autant le vrai pardon est difficile. Quand s’excuser ne revient pas à chercher des excuses. Quand le pardon ne prétend pas oublier ou ne dit pas « y a rien là ! ».
Notre vie affronte rarement l’insurmontable. Il ne précipite pas souvent vers des abîmes d’injustice. Parfois, de vieilles blessures se réveillent. Elles dévoilent d’obscures amertumes, des rancunes et des désirs de vengeance. Jusqu’où donc pardonner ?
Le quotidien, la proximité, fourmillent de petits riens qui usent la patience, agacent, offensent, exaspèrent les fragilités. À jouer, zen, à s’isoler, à se faire une carapace, on risque de voir sans voir. D’être en déficit d’attention, de prévenance à l’égard des autres, nos compagnons de route avec le Seigneur.
Plutôt que devant les autres énervants ou décevants, il me semble que la parabole pousse devant l’Autre et son pardon divin. Elle parait préférer un chemin gratitude plutôt que celui de la culpabilité. Des yeux grands ouverts sur tout ce que nous avons reçu et recevons de son amour du Père.
Plus nous fréquentons ce chemin, plus l’Évangile de grâce, nous pousse à changer de regard sur les autres. Il nous incite à pardonner soixante-dix fois sept fois. Dans la foi, nous vivons l’infinie générosité du Père dont nous tenons tout ce que nous sommes et avons.
Grâce au signe donné dans la Pâque du Christ, nous espérons de la miséricorde de Dieu et de son pardon, tout ce que nous serons et aurons… jusqu’en éternité. Bien au-delà, infiniment au-delà de nos révoltes, de nos aveuglements, de nos indifférences, de nos démissions et de nos omissions.
Au fond, la question n’est plus tant de savoir combien de fois, et jusqu’où ? Ce qui est en jeu, c’est la qualité de notre regard. Radicalement, la qualité de notre accueil et de notre réponse à l’amour que nous recevons sans cesse et qui est l’âme de notre vie. C’est là que risque de se trouver notre 1er péché, notre révolte majeure. Des yeux qui voient sans voir, des oreilles, sans entendre, l’endurcissement du cœur.
L’Eucharistie nous fait communier au cœur grand ouvert de Dieu notre Père. Qu’elle convertisse et ouvre chaque jour davantage le nôtre. Par la parole qui appelle. Par le pain de vie partagé qui nous identifie. Par la coupe du sang versé d’où nous vient le pardon.
Fr. Jean-Marc Perreault O.P.
Ézéchiel 12,1-12 ; Psaume 77 ; (Ps 118,135) Matthieu 18,21- 19,1