Je suis le gardien de mon prochain

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

« Je n’aime pas qu’on me fasse des reproches. C’est humiliant de se prendre des leçons de morale en pleine face. Et puis ce que je fais ne regarde que moi. L’autre devrait plutôt se mêler de ses oignons. Est-ce que je vais le voir, moi, quand il commet des fautes, quand il pèche contre moi ? Je ne lui fais jamais de reproches, alors qu’il en fasse de même ! Qu’il se taise ! »

Je n’aime pas qu’on me fasse des reproches, mais c’est probablement encore plus difficile d’en faire aux autres, du moins quand c’est justifié. Regardons notre vie. Qu’est-ce que je fais quand je reproche quelque chose à quelqu’un ? Ai-je le courage d’aller le voir pour lui en parler ? Ou est-ce que je préfère me taire, et ruminer en moi. Ou pire, est-ce que je vais voir quelqu’un d’autre pour tout balancer ? Bien souvent, dans l’Église ou ailleurs, quand on a un reproche à faire à quelqu’un, on aime bien aller voir une troisième personne pour tout lui raconter, quitte à rajouter au commérage un peu de médisance… quitte à en rajouter un peu pour bien se faire plaindre et enfoncer encore plus celui ou celle qui a péché. C’est facile de faire des reproches à une personne qui n’est pas là. C’est plus difficile de le faire quand la personne est devant moi.

Nous n’aimons pas faire des reproches, en tout cas des reproches courageux, car ils nous font prendre des risques, le risque de s’exposer à la réaction de l’autre. Nous préférons balayer à notre porte plutôt que d’avoir des ennuis. Nous préférons ne pas nous mêler des affaires des autres, c’est le meilleur moyen de ne pas avoir d’histoire. Tant que je peux supporter le mal que font les autres, alors je préfère me taire (et je fais les reproches dans mon cœur, parfois dans ma voiture en hurlant mais en étant sûr que l’autre ne m’entende pas).

Mais voilà que l’évangile dit aujourd’hui que le péché de l’autre, qu’il soit contre moi ou pas, me concerne. Je ne suis pas responsable de ce qu’il fait, je ne suis pas coupable du péché qu’il commet, mais je suis tenu pour responsable et coupable si je me tais. Alors Jésus propose un programme anti-commérage en trois étapes dont le nom officiel est la correction fraternelle.

Voici la première étape : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère » (Mt 18, 15). Faire des reproches à son frère, ce n’est pas lui chercher des noises. C’est simplement agir comme des parents le feraient avec leur enfant. L’éducation d’un enfant est faite d’encouragements, mais aussi de petites corrections quotidiennes, parfois des grosses. Les parents pointent du doigt, non pas leur enfant, mais ses mauvais gestes, ses mauvaises paroles, ses mauvaises idées, tout ce qui apparaît comme une bêtise à leurs yeux : « Fais pas ci, fais pas ça ». Les parents les reprennent, les corrigent… et ils le font parce qu’ils les aiment, parce qu’ils veulent leur bien, parce qu’ils veulent que plus tard, ils aient la liberté de choisir par eux-mêmes le bon chemin, celui qui les rendra heureux. Quand on a des enfants, on en a la responsabilité jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte et puissent choisir par eux-mêmes. L’éducation, par amour, doit leur donner des clés pour qu’ils puissent choisir leur vie et leur destinée.

La deuxième étape, au cas où la première ne suffise pas, c’est prendre avec soi une tierce personne, un témoin, un médiateur, ce qui permet d’avoir un regard extérieur, de nuancer les propos, d’apporter un nouveau point de vue. Là encore, il s’agit d’une rencontre avec celui à qui il faut faire des reproches, pour ne pas le faire dans son dos. Pas de commérage, pas de médisance.

La troisième étape enfin, si rien n’a fonctionné, c’est d’en parler à l’assemblée de l’Église. En dernier recours, il revient à l’Église de lier et de délier, de trancher et de retrancher, parfois d’exclure quand les valeurs fondamentales de l’évangile sont en jeu.

Il y a donc trois étapes pour essayer de sauver mon frère. Et si trois chances lui sont données, c’est que le jeu en vaut la chandelle, l’enjeu est important, et cela pour deux raisons.

La première raison, c’est que le péché de l’autre me concerne, car il n’y a pas de péché privé. Tout péché affecte d’abord celui qui le commet, Dieu aussi, et encore la communauté, le monde, l’Église, l’ensemble des frères et sœurs, et donc moi aussi. Toute pensée mauvaise, toute parole injuste, toute colère rentrée blesse l’Église, et pèse même sur l’univers tout entier. C’est l’effet papillon du péché qui se répercute sur l’ensemble de la création.

La seconde raison, c’est que je suis le gardien de mon frère. Mon frère est lié par le péché, et je dois l’en libérer, c’est-à-dire le délier, pour ne pas qu’il soit lié pour l’éternité. Il y a quelques dimanches, Jésus confiait le pouvoir des clés au premier pape, Pierre : « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux » (Mt 16, 19). Aujourd’hui, ce pouvoir des clés est dévolu à l’Église tout entière : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel » (Mt 18, 19). Ce pouvoir de lier et délier est confié à tous les frères et sœurs de l’Église. La preuve, lorsque Jésus ressuscite Lazare dont les mains et les pieds sont liés par des bandelettes, il ne le délie pas lui-même mais il demande à ses disciples de le faire. Bien-sûr, je n’ai pas le pouvoir d’absoudre les péchés, mais par la correction fraternelle, j’ai le pouvoir d’aider mon frère à sortir de son péché, j’ai le pouvoir de gagner mon frère à l’évangile, j’ai même la responsabilité de lui montrer le chemin. Comme le dit la lettre de saint Jacques : « Mes frères, si l’un de vous s’égare loin de la vérité et qu’un autre l’y ramène, alors, sachez-le : celui qui ramène un pécheur du chemin où il s’égarait sauvera son âme de la mort et couvrira une multitude de péchés » (Jc 5, 19-20). Quand j’aide mon frère à sortir du mal et du péché, j’aide l’Église et j’aide le monde. Chaque lien que j’arrive à délier en ce monde est défait pour l’éternité et chaque délivrance est une résurrection. Je peux délier mon frère de ce qui l’entrave et l’aider à se relever, à ressusciter. En ce sens, par la correction fraternelle, j’ai le pouvoir de lui ouvrir ou de lui fermer le Royaume de Dieu.

Mais Jésus nous met en garde : ne serrez pas plus fort les liens qui emprisonnent déjà les pécheurs. Ne les étouffez pas plus qu’ils ne s’étouffent déjà. Ce sont les Pharisiens qui jugeaient celles et ceux qui ne suivaient pas la loi à la lettre, et par là-même, ils enfermaient encore plus dans leurs actes les pécheurs. Par mon attitude, j’ai le pouvoir d’humilier, d’abaisser, d’étouffer. Par mon jugement, j’ai le pouvoir de tuer. Voilà comment je peux devenir, non plus le gardien de mon frère, mais un juge impitoyable, et finalement un gardien de prison. Qui suis-je pour juger ? Le seul juge, c’est le Christ, lui seul a le pouvoir de lier et de délier en plénitude, il est : « Celui qui détient la clé de David, celui qui ouvre – et nul ne fermera –, celui qui ferme – et nul ne peut ouvrir » (Ap 3, 7).

Alors, si tu trouves le courage de faire des reproches à ton frère, il te faut trouver la juste attitude : juger les actes mais pas la personne. Il y a un critère de réussite qui est très fiable, c’est lorsque nous devenons capables de prier à nouveau ensemble, réunis dans la prière, c’est-à-dire liés de nouveau par l’amitié vraie, car, « je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18, 20).

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