Au souffle de l’Esprit

Paroisse Saint-Jean-Baptiste – Ottawa https://sjb-ottawa.org

« Il n’est pas de ceux qui nous suivent » : autrement dit, « il n’est pas des nôtres! » C’est le constat indigné que fait un des douze apôtres de Jésus en voyant qu’un homme invoque son nom pour guérir. C’est aussi le constat que rapporte un jeune homme à Moïse alors que deux israélites se sont mis à prophétiser en dehors du cercle des anciens. « Pas des nôtres » : voilà un réflexe que nous pouvons rapidement avoir, dans notre vie comme en Église, quand nous faisons face à des personnes qui ne partagent pas notre vision, nos convictions, nos valeurs ou même nos habitudes. Et vient avec ce réflexe la tentation de les disqualifier ou de les exclure d’emblée. C’est rassurant de ne pas être confronté à d’autres manières de penser, de s’exprimer, de vivre. « Pas des nôtres » marque une délimitation claire de la communauté d’appartenance : il y a « nous » et il y a « eux »!

En s’adressant à Jésus, l’apôtre indigné doit être pas mal confiant que Jésus partagera son jugement. N’invoque pas son nom qui veut! Après tout, c’est lui-même, Jésus, qui les a choisis, un par un, pour qu’ils se mettent à sa suite et forment pourrait-on dire sa garde apostolique rapprochée. Cela doit donc venir avec des privilèges. D’ailleurs, les apôtres ne venaient-ils pas de discuter à propos de qui d’entre eux, les élus du maître, était le plus grand ? La réponse de Jésus à cette dernière question, nous l’avons entendu dimanche dernier, replaçait les douze pour ainsi dire sur le même pied ou plutôt la même marche. Pas la plus haute, celle du pouvoir et des privilèges qu’ils convoitaient, mais la plus basse, celle du service et du don de soi, à l’exemple de leur maître.

Et aujourd’hui, Jésus, par sa réponse, va amener ces disciples à un autre déplacement : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. » Autrement dit, les apôtres et les disciples n’ont pas le monopole du bien, et encore moins le contrôle de l’Esprit qui pousse à bien agir. Jésus prend l’exemple du verre d’eau donné en son nom. Exemple qui trouve un écho direct dans le passage du Jugement dernier chez Matthieu : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Jésus lui-même est continuellement sorti du cercle étroit du « nous » qui se définit en distinction des « autres » : il l’a fait en rencontrant les publicains, les pécheurs, les exclus, les pharisiens ouverts d’esprit, et même les romains! Il a d’ailleurs repêché plusieurs de ses disciples parmi « eux », mais pas pour en faire des « nous » contre « eux », mais bien des « nous » avec « eux », avec tous ceux et celles qui s’ouvrent implicitement à l’action de l’Esprit et à la logique de l’Évangile.

Comme le signale la première lecture, l’Esprit de Dieu souffle où il veut. Et cela veut donc dire partout! Dans la première lecture comme dans l’évangile, il y va de prophéties et d’actions réalisées au nom de Dieu et au nom de Jésus. Autrement dit, de l’Esprit à l’œuvre non seulement en nous, mais autour de nous. Dieu parle à l’humain par l’humain, et ce n’est pas toujours celui qu’on croit qui porte sa Parole!

La prophétie ne consiste pas à prévoir l’avenir mais à interpréter l’histoire à la lumière de la foi. Nous sommes d’abord prophètes de notre propre histoire de vie. L’Esprit nous est donné pour avant tout discerner nos vrais chemins. Mais nous sommes aussi prophètes les uns pour les autres, pour nous aider à déceler les traces de Dieu dans nos parcours de vie, parfois sinueux et difficilement déchiffrables. Le pouvoir des paroles que nous prononçons peuvent changer une vie sans même que nous le sachions, en ouvrant une voie insoupçonnée pour la personne qui l’a reçue. Oui, il y a des paroles qui font vivre!

Ce discernement auquel nous sommes appelés dans notre vie chrétienne, certains peuvent avoir plus de difficulté à le faire : c’est le cas des petits dont parlent Jésus. Plus fragiles et moins expérimentés dans leur vie chrétienne, ils ont parfois de la difficulté à interpréter la présence de Dieu ou se découragent de le chercher. Envers ces personnes plus fragiles, nous avons une grande responsabilité : celle de ne pas les scandaliser en dévoyant ou en déstabilisant leur foi naissante et leur croissance dans la quête de Dieu. Il s’agit, comme le signale Jésus dans l’Évangile, une des attitudes les plus graves. Celle d’être une occasion de chute pour ces personnes dans leur marche vers le Christ. C’est un peu comme si Jésus signalait que, la question du « nous » étant réglée, il veut mettre l’accent sur une question bien plus sérieuse : celle du « moi » exalté qui peut être source de scandale au détriment des personnes fragiles. 

De manière énigmatique, Jésus poursuit en évoquant les membres de notre corps qui pourraient être occasion de cette chute et que l’on devrait plutôt couper ou arracher, sous peine de péril spirituel grave. Les images que Jésus utilise – l’œil, la main, le pied –, sont fortes. Ce qui peut apparaître comme des biens précieux, essentiels, peut en fait se révéler des obstacles pour accéder à la vie en Dieu, pour entrer dans son Royaume. Ils nous en bloquent l’accès et cessent, dès lors, d’être précieux. Il faut s’en défaire.

Ces exemples de Jésus à propos de la main, du pied et de l’œil qu’il vaut mieux perdre, peuvent aussi, je crois, être interprétés dans un sens métaphorique. Ces trois parties du corps traduisent nos attitudes de fond : la main, notre manière d’agir dans la vie; le pied, notre manière d’avancer dans la vie; l’œil, notre manière de regarder la vie. Tout comme notre parole peut être porteuse de vie lorsque nous laissons l’Esprit l’inspirer, notre manière d’agir, d’avancer et de regarder peut être porteuse de vie – ou de mort – pour nous et pour les autres.

On le sait par expérience : il y a des regards qui tuent; et il y a des regards qui font vivre; des regards qui relèvent, qui soutiennent et qui encouragent. Il y a des pieds qui marchent à coup de grandes enjambées dépassant et distançant tout le monde et laissant les plus vulnérables, en arrière; et il y a des pieds dont le pas s’ajuste au rythme de l’autre, qui ralentissent leurs foulées de peur de laisser l’autre seul en arrière. Il y a des mains qui se crispent pour tout accaparer, privant les autres; et il y des mains qui se tendent vers l’autre, qui s’ouvrent pour accueillir et partager.

Frère et sœur, ce n’est pas la géhenne qu’évoque Jésus qui devrait nous préoccuper dans ce passage, mais bien l’entrée dans la vie éternelle. Jésus nous signale que l’entrée se joue et se réalise dès maintenant. Il ne s’agit pas d’obtenir un laissez-passer pour une autre vie encore à venir, mais bien d’entrer plus pleinement dans une vie qui nous est déjà donnée. Une vie que nous sommes appelés à laisser être soulevée par le Souffle de l’Esprit!

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